Jean-François Dormois
De marche en granit
1
Il marche A rendre haleine
Il marche A perdre l'âme
Sa plante part griffer
l'arène du sentier
Son front creux et bas cogne
au roc en avalanche
Tout alentour
le silence étalé
du granit affaissé
dans l'ombre qui se terre
Au-delà de la pente
enfin
va-t-il trouver
enfin
ce goût mouillé de terre toute transie
d'avant l'orage
2
Le voici donc qui marche
Et s'avance
Il lui faut cacher bien cette molle main gauche
dedans sa poche gauche
pour sentir de sa cuisse en feu
un muscle tout raidi
qui s'active et durcit
dans l'effort sans raison
3
Au grand soleil
qui rugit sur sa nuque
il offre le désordre
de ses membres sorciers
Il choisit
les voies les mieux tracées
qui n'iront bousculer
ni le geste en cadence
ni le muscle friable
Il poursuit
des laies qui court taillées
dans l'air tremblant à peine
ne conduisent pourtant
qu'à la molle paresse
4
Le long d'une allée vide
un voyageur friand
de ses pas inutiles
de sa main crevassée
traçait un vain refrain
Il cherchait où planter
sa rage sans nom
Ni mâle Ni femelle
dans la touffue tignasse
de méduses voraces
5
Au détour du sentier
qui se tord éboulé
dans sa poussière étale
à ses pieds déroulée
la plaine est un murmure
Pause
Il a pris ce pays
de pluie de vent de pierre
comme si plus jamais
il ne devait y perdre
sa trace délébile
Avec rage et colère donc
Mais qu'il a bien rentrées
dans ses deux poches closes
Halte
Un moment sous l'éteignoir le soleil
a réchauffé le caillou transi
S'est-il trompé de voie
Sans doute
Une autre paraissait plus douce
Et moins pentue Moins étroite
Hésitation
Son ombre vacille et cahote
Mais il consent à redescendre
jusqu'aux rumeurs des hommes
qui s'éveillent à peine en amère sueur
5
ll va
Par des champs dénudés
comme des nerfs à vif
Il va
Par des laies basses
gonflant en sa mémoire
des rêves qui ballottent
ainsi que deux mamelles brunes
Il va
Par des sentiers qui taillent l'horizonp
plat comme un faux désert
Il va
Par des prés d'herbe froide
et plus ras qu'une lande promise
Il se retourne enfin
Derrière lui n'entrevoit
que la vieille grimace
de son ombre en déroute
6
Des rues qui s'effondraient
qui n'étaient plus village
mais retraite éboulée
sous la ronce luisante
à petits jets versaient
dans le fossé croupi
le jus noir et glacé
la mélasse et le fiel
de vies sur leurs béquilles
dans leur laine frileuse
7
Eh Vieux guerrier tu rampes
comme une ombre assagie
poussant par-devant toi
dans la roche et les mousses
ta conquête éreintée
Puis ton pas chasse un autre
de son élan de plomb
jusqu'à l'abysse noire
de moiteur immobile
où descendent rouler
comme billes perdues
les maigres odyssées
aux calvaires branlants
8
La ville étalée dans les pieds du plateau ronronnait à demi comme un chatte lourde et repue que ne distrait plus le pendule figé de fil et de liège accroché là
par l'enfant trop vite grandi dans la ville étalée qui se tait qui s'éteint.
9
Un homme de guerre a commandé là
Mais il ne guettait
de son donjon de givre et d'air courant
que le temps s'agrippant
aux si raides versants
de ce pays aux jours abrupts
10
L'air est plus chaud
que le sang dans son flanc
Il pèse un drap de plomb
que giflent au passage
la fougère dressée
la ronce calcinée
Mais le mâche-heures écumant
son périple râlant
continuent d'entailler
le granite rompu
qui feint de s'écarter
quand s'alourdit le pied
du passager fugace
11
Tu marcheras
La sente sera creuse.
Et la route, tout au fond flou,
plus étroite et serrée
que la gorge sans mot.
Et que verras-tu ?
Puis, que diras-tu ?
Quelque demeure en brique borgne,
où la ronce et l'ortie,
dans un creux de lézarde,
veillent d'un dard dressé
sur l'ombre aux carreaux sales...
Derrière la grille noire et sa muraille blanche.
12
Sur la place en dévers
où rien ne passe
ni personne jamais
les troncs étêtés
donnent leur asile
au corbeau dérouté
13
Il marche dans ses brumes
l'homme à crâne de lune
au côté là de l'étang bas
Ce corps est en alerte
et la pensée dispose
au matin de brouillard
et d'averse contenue
Ce corps aux élans ras
n'a pas son poids encore
et de labeur usé
et de gestes plombés
Mais comme en d'autres jours
guette pareillement
la paresse du soir
qui se glisse rompue
dans l'antre et le coton
14
Le soleil est aveugle
et dissout le caillou
sur lequel amolli
le passant vient chauffer
sa fatigue accomplie
Mais encore il lui faut
à nouveau se dresser
Et se remettre en quête
de l'unique banc vide
où ranger un pâle sommeil
15
Vaincu par ce vin vert
qu'un soleil au zénith
écoula dans son verre
un passant alourdi
par ses rots par ses pas
sur le trottoir abrupt
peigne son crâne sourd
aux bruissements du bourg
qu'éreintent les labeurs
C'est l'heure verticale
où les portes sont closes
sur la peine et le pain
Mais gronde à grands fracas
la sirène sans chant
qui redresse les hommes
Par la droite rue raide
ils vont vers le caillou
briser leurs genoux creux
Et lui s'est déposé
sur le bord du muret
Honteux de sa paresse
aux dix doigts gourds
16
DIGITALES
En la mémoire enfouis
sous leur granit épais
sont venus se terrer
s'écoulant goutte à goutte
certains poisons moisis
étouffant en leur vase
le cœur avide et sa grande envie
17
Le roc est dépeuplé
Le voici donc qui peut s'avancer
Ou tituber A se rompre
les membres Et le front
butant contre son ombre
qui se dérobe à gauche
et dans les boues rancies d’un vieux fossé moisi
Sans fatigue il prend sa place
offerte sur la pierre qui croule
Et songe à ses jours
égrenés et cariés
crachés à petits jets
d'une bouche branlante
C'est midi C'est le soir
câlinés par les bouffées d'un vent bleu
mais bien trop lâche au fond
pour agiter la voile fendue
de tous ces faux départs
Si souvent proclamés
Il sombre au fond des mots
qui dressent le rempart
du labyrinthe clos et du dédale borgne
où s'en iront cogner
les trois coups délébiles
de l'encre épaisse et noire
que déverse écumant
le remous de sa course aux ailerons perclus
18
Au matin, quelquefois - mais que c'est rare ! - il claque sa douleur ainsi qu’une porte, et s'en va.
Laisser une trace
Quelque
part
Dans un fond de terroir
Au
placard
Les mousses corrodent la route en son milieu. Les fossés sentent la semence d'homme et les averses qu'on a tant guettées par ici. Les herbes s'affolent, le
griffent au passage. Le craquement d'un orme le surprend, l'épouvante, crève et creuse l'idée fixe qui s'enchevêtre ainsi que ces racines vives au flanc du talus.
N'écrire
que pour se
dire
ces mots qu'on eût aimé choisir
Et puis il joue soudain : à mesurer ses pas, plus raides, plus longs. L'effort entre les pins qui saillissent lui donnera ce soir la paix rugueuse des
brutes besogneuses.
Sur la feuille
à la diable
épeler quelques rimes
que trempe la sueur
Et tout au bout d'une course qui résonne au creux du granit antique et bombé, qu'aura-t-il accompli ?
La douleur… un instant dispersée.
Le repos… malmené dans sa bauge par ces nuits qui n'apaisent plus.
Et ces mots ne seront
qu'un jet d'encre commis
sur le coin d'une borne
19
Et près du monument des morts
désertant la campagne
un vieillard attentif
et sous son béret creux
guette l'heure effacée
qui se terre en son champ
des conquêtes perdues
20
EUPHORIQUE
Ce que tu quêtes par lambeaux
comme un chiot sans attache
Une vie de barbare
par-delà granit et genêts
Même si ton geste vacille
Même si ton souffle rancit
Une vie qui s'agrippe
à l'arène éclatée
aux pentes les plus raides
aux ronces qui te flattent
Une vie délavée
par le sel en tempête
qui dégoutte au regard
inquiet comme vigie
Une vie qui s'échauffe
dans les fonds de ta gorge
et crève à gros bouillons
comme fleuve en fusion
Ce que tu quêtes par lampées
Cette vie jusqu'à perdre corps
dans le sillon d'airain
d'un colosse euphorique
21
L'allée n'avait plus ses chalands
Dans le mur clos d'en face
on avait abaissé la porte en brique étroite
Lors il s'était posé
dans l'herbe du côté
Pour s’aplatir un instant
un instant seulement
La face contre terre
Et son ventre aussi
Dans l'air en tourbillons
d'un automne assez tiède
comme la braise mauve
des pivoines défaites
22
Vers sa roche dressée
qui s'effrite au désert
il conduit sa lenteur
au goût gris de poussière
Mais dans les flots soudain
recuits du soleil au sommet
il s'effraie du murmure
qui s'en viendrait cogner
Au pas tranquille A sa vacance
23
Il est midi Clair et glacé
Derrière sa vitre close
et barbouillée d'ennui
Ulysse Chenapan
voit saillir ses poireaux
dans le sillon reclus
de son voyage antique
24
Il lui suffirait d'être
au soleil au matin
De cheminer sans hâte
et sans crainte qui flotte
On lui demanderait
des nouvelles des mots
qu'on lui reconnaîtrait
Puis il guetterait l'heure
où le vin collant coule
à petits rots mouillés
vers le palais mi-clos
Il lui suffirait d'être
au soleil au matin
De cheminer sans but
D'être un moment connu
MAIS
Ce ne sera jamais
que l'histoire inconnue
dans son fond de terroir
d'un marcheur étêté
Ce ne sera jamais
que la quête en lambeaux
d'une rime bien pauvre
à la juste raison