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Nouvelles

Vendredi 15 février 2008
SANS-SOUCIS

Ce matin-là, c’était un lundi, j’avais le moral dans les chaussettes, comme disent les pros de la petite reine.  La veille au soir, vers 20 heures, le petit tsar dans son cosy avait triomphalement triomphé. J’avais passé une bonne partie de la soirée à zapper d’une chaîne à l’autre afin de connaître les analyses des unes et des autres… Aucune ne me satisfaisait. J’avais mon idée sur ce tournant de l’Histoire. Mais bon, je ne suis pas là pour causer politique ! Ce matin-là donc, je me traînais d’un pas traînant vers mon LP en me doutant bien que les rangs seraient clairsemés dans ma classe de BEP. Il était évident que ces chères têtes blondes, en majorité des internes, n’allaient pas rejoindre leur havre pédagogique alors que le lendemain, mardi 8 Mai, était un jour férié ! Entre deux cafés costauds, j’avais donc gribouillé un exercice d’écriture bateau au cas où il y aurait quelques accros de la chose littéraire. 

Ecriture longue 

A l’aide des éléments suivants, imaginez et écrivez une courte nouvelle appartenant au genre policier (récemmentétudié en classe)

Où ? Dans une banlieue anonyme (mot à expliquer !)
Quand ? De nos jours.

Qui ? Des jeunes de votre âge (faire un peu de jeunisme !) comme personnages principaux ainsi que divers personnages secondaires

Quoi ? Un crime a été commis
Remarques :

1-                 Votre texte devra commencer par la phrase suivante : « Ce matin-là, tout était calme dans la cité qui dormait encore. »

2-                  Vous devrez intégrer (dans n’importe quel ordre) les 5 mots suivants : « immeuble, scooter, disculper, portable, cave »

3-               « Votre texte devra comprendre des passages narratifs et descriptifs ainsi que des paroles rapportées (discours direct ou indirect)

Je l’avoue, je ne m’étais guère foulé. Vite fait, je tirais la vingtaine d’exemplaires nécessaires en bougonnant un vague Salut aux quelques collègues dont je soupçonnais certains d’avoir cédé aux propos médiatico- populo- démago- hystérico- mensongers de l’apprenti Bonaparte-le-Petit. Derrière lesquels se dissimulent les attaques d’une violence inouïe contre les acquis de la classe ouvrière ! m’eût commenté notre ancien soixante-huitard qui n’a pas cours le lundi matin

Ces chers petits étaient… trois à m’attendre !

Je leur distribuai l’énoncé approximatif. Oui, bien sûr, ils pouvaient travailler ensemble. Je leur distribuai quelques outils de remédiation. En clair, des dicos, trois Bled et trois livres de grammaire. Et je me plongeai sans conviction dans un paquet de copies. Sans regimber, ils se mirent à l’ouvrage. Ils furent même très sages, très concentrés, se contentant seulement d’échanger des propos sans augmenter le volume sonore. Ils refusèrent même de sortir un moment quand la sonnerie de 9 heures retentit. C’est dire ! De temps à autre, ils m’interpellaient pour obtenir un renseignement. Je répondais, j’expliquais en usant d’une langue un peu plus châtiée que celle que vous lisez présentement. A dix heures, je ramassai. Ils avaient fait fort ! Trois pages A4 d’une écriture fort lisible, celle de Jonathan Queutois, le calligraphe de service

A dix heures et quart, après la récré, comme j’avais achevé la correction de mon paquet de copies (d’un cru médiocre), j’entrepris de lire ce qu’ils m’avaient remis. Je transcris, tel quel. Je ne garantis pas la qualité de la langue utilisée.

Ce matin la, tout était calme dans la citée qui dormait encore. Il y avait pas de bruit et personne circulait aux pieds des HLM. Franck devait dessendre dans la cave pour y aller cherché sa mob pour aller à son CFA car il était apprenti plombier. Quand il arrivat dans sa cave à eux qu’il fermait bien à cause de tous les turcs, il poussat un grand cri de téreur.

- Merde !

Il sorta de la cave et remontat les escaliers quatres à quatres pour aller prévenir ses parent qui dormaient encore car ils avaient bu trop de mousseux le dimanche au soir pour féter la victoire du président qui avait gagner et qu’ils aimaient bien car il allait leurs donner du travail comme ils voulaient.

- Papa ! Manman ! cria Franck très fort pour les réveiller.

- Qu’es-ce qui ya ? Demandat son père qui n’était pas de bon poil qu’on le réveille comme ça avec des cris.

- Viens voir vite dans la cave !

- Tu m’emmerdes ! J’ai pas que ça à foutre. Faut que j’aille bosser.

- C’est grave. Faut que tu viennes.

Après son père qui s’était habillé et Franck ont descendus dans la cave.

- Merde aussi, a dit son père. Faut prévenir les keufs avec ton portable. Et dis rien à ta mère, elle serait folle.

Franck et puis sont père, ils avaient découvère une morte dans un coin. Grâce à son portable SAMSOUG, la police est vite arrivée. ils ont dit à Franck de rester pour qu’il soye témoin de ce qu’il avait trouver dans la cave en cherchant sa mob. Franck, il a tout raconter, mais pas trop de choses car il en savait pas plus. Il a dit qu’il connaissait un peut la fille qui habitait l’immeuble qu’on appelle les Bermudes mais qui est de l’autre coté du terrain de foot dans la citée. Après, comme dans les séries Américaines, plein de types avec des apareils modernes sont venuent mais Franck a pas pu rester car il n’est pas pompier ni de la police.

 Un policier lui a dit : « Vous devrez rester à notre disposission pour qu’on vous interroge encore ». Et Franck était secoué, il n’est pas aller travaillé. Après, le directeur du CfA lui a dit : « Je comprend, mon garçon ».

Le lendemain, Franck a lu le journal même si sa ne l’intéresse pas les nouvelles car il y a trop de politique. Mais il a lu l’article qui prenait toute la page avec une photo du HLM.

C’était un crime. La fille avait été étranglé mais il n’y avait pas eu de violances sexuelle. La fille, on donnait pas son nom car elle était mineur. Mais on la connaissait tous un peut car elle habitait dans la citée.

Dans la gage d’escalier, les jours après, tout le monde causa de la fille.

Manu savait des choses. il raconta des histoires qu’on savait pas. On lui donne la parole :

« Elle allait avec tout le monde, juré ! Tous ceux qui voulaient. Mais elle se faisait payé. C’était pour acheter des tas de trucs. Ses parents, ils sont Rrémistes, ils n’ont pas les moyens. Oui, j’vous jure, elle se faisait payé. Mais elle allait pas jusqu’au bout. Elle faisait que des branlettes ou des pipes avec une capote. Elle faisait ça avec des vieux, mais elle préférait tout de même les jeunes. Plein de mecs, mais pas moi, y sont passer. »

- T’exagères. A dit Kevin, pas le Kevin qui à un scooter bidouillé, mais le Kevin qui a des boutons partout.

- T’aurais payer, même toi, elle aurait bien voulu.

Les autres ont bien rigolé et ont vexer Kevin qui est parti.

Après, pendant des jours, la police n’a pas trouvé le criminel. Franck ne lisait plus le journal car on écrivait moins sur l’affaire. Sauf un jour ou il y a eu un grand article pour raconter qu’ils avaient trouver un suspect qui était un vieux pété de thunes qui avait déjà eu des histoires dans le temps avec des gamines. ça arrangeait bien Franck que c’était pas un type de la citée car on disait pas mal de conneries sur la citée où tout le monde est comme ailleurs, il y des bons mecs et des moins bons.

Après, le vieux plein de pognion, ils l’ont dixculpé car il avait un alibi qu’ils ont vérifier. Alors, la police, ils sont revenuent dans la citée. Ils ont interroger encore pleins de gens, des hommes et des plus jeunes surtout parce qu’ils avaient convoqués Manu qui leur avait raconter leurs salades qui n’étaient pas bidon. A force, ils sont tombé sur le bon numéro. Un soir, on les a vu qui sortaient avec le Kevin qui n’a pas de scooter mais des boutons partout.

Tout le monde était sur le cul quand on a su ce qui c’était passé. Le Kevin avait vu la fille dans la cave et il lui avait proposé la chose avec des thunes. Mais la fille avait bien rigoler et s’était foutue de sa gueule. Et Kevin avec ses boutons l’avait mal pris et il avait péter un cable et il l’avait étrangler et il avait même pas trouver le moyen de cacher le cadavre.

Voilà ce qui est arrivé dans la citée des 100 soucis qui est un nom qui devrait porter chance mais où c’est plein de malheurs pour ceux qui se lèvent tôt pour aller travailler moins et gagner moins car ils ont pas un vrai travail comme avant.

 Mon trio de Maupassant en puissance avait ajouté un petit mot mais en omettant le PS.

on a bien aimer ce que vous avez demandés car ça nous change des devoirs que vous donnez. Soyez pas sévère pour les fautes et les gros mots car c’est la vie.

Il ne me restait plus qu’à souligner ici et là quelques petites erreurs afin de rétablir un ordre juste dans l’orthographe et la syntaxe.

Par Jean-François Dormois
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Vendredi 15 février 2008
    TAULE 

Elle est encore là, en face, sur l’autre rive de la rivière plutôt sale où il taquine le goujon, comme on dit. Elle est là, mais elle ne s’agite plus, elle ne frémit plus, elle ne ronronne même plus. Ce n’est plus qu’un tas que des hommes ou le temps raseront. Plus une fumée, plus un bruit. Pas une âme qui trotte ou qui vive entre ses grands murs de ciment pisseux.. Que le grand silence lessivé parfois par les pluies raides. C’est plein de vitres brisées par les gamins qui viennent traîner dans le coin. C’est plein de slogans délavés sur les portails cadenassés.

NON A LA FERMETURE
NON AUX LICENCIEMENTS

C’est plein de vieilles affiches de toutes les couleurs défraîchies par les saisons qui passent. C’est plein de graffitis, d’étranges dessins tout tarabiscotés dont il ne saisit pas le sens et qu’il trouve dégueulasses. Salissent tout., ces petits cons ! Ne respectent plus rien ! Feraient mieux d’aller bosser ! Mais il se reprend vite et rectifie. C’est pas vraiment leur faute. C’est pas si facile dans le coin, et même dans les environs, dans tout le département, d’en trouver un boulot, un vrai boulot s’entend. C’est sûr que ça se fait de plus en plus rare. Comme se font aussi rares les poissons auxquels il se met à parler et qui seront les seuls à bien vouloir lui prêter une ouïe attentive. Il se met à parler tout seul parce qu’il n’y a plus guère de copains avec qui parler de tout ça. Ils en ont plus que marre aujourd’hui de toutes ces vieilles histoires passées, ils préfèrent parler de leur bagnole ou du foot. Alors, il se cause à lui, comme le vieux gâteux de l’hospice, celui qui tape des clopes aux passants à la sortie du supermarché.

Tiens, ils vont encore en fermer une, la taule où bosse son beau-frère. Moins deux mille, qu’ils annoncent. Pourtant, c’était une grosse boîte, la plus grosse du département, un monstre. Là, t’avais une bonne place, avec des primes et plein d’autres avantages. Et bien, ça va finir tout ça, les acquis comme on pouvait dire. Ils lui donnent encore deux ans à la boîte.. Après ça, ils la ferment. , C’est déjà tout programmé. Ils disent que c’est la faute à de nouveaux produits qu’on peut pas fabriquer ici. Tu parles ! Il suffirait d’y réfléchir un peu. Mais non, ils préfèrent déménager ailleurs, là où ça revient moins cher, là où les gars bossent plus de dix heures par jour pour peau de balle ! Putain, si les vieux revenaient, s’ils voyaient le carnage, ils se tireraient une balle dans le slip. Et sûr qu’ils nous engueuleraient d’avoir laissé faire.. Pourtant, on s’est quand même bougé le cul pour la sauver, la taule, et, surtout, notre boulot ! On a tout essayé. Et qu’on s’est réunis, et qu’on a fait des lettres, et qu’on a fait signer des pétitions, et qu’on a vu du monde, des huiles de la direction, des huiles politiques (ah ! ceux-là, les politiques de tous bords, je te jure !), et qu’on en a distribué des tracts, et qu’on en a fait des réunions pour informer, pour sensibiliser la population et les autorités, disaient nos gars des syndicats qui ont bien fait leur boulot ; il faut le reconnaître car c’est loin d’être toujours le cas.Un jour, on est même montés à la capitale, au siège social, avec tous nos déguisements, les casquettes, les chasubles, les badges, et les sifflets, et la sono, et les banderoles, de chouettes banderoles qu’on avait payées avec notre caisse de solidarité. Tiens, solidarité, c’est un mot que beaucoup de gens n’ont plus dans leur dico. Par cars entiers, on est allés là-haut. Pendant que les chefs des syndicats discutaient dans les bureaux avec les revendeurs et les acheteurs, nous, on se caillait les miches dehors en les attendant. Remarque, on a quand même bien rigolé, surtout qu’on avait pris de quoi s’abreuver car ça donne soif de gueuler dans le micro. Comme j’ai un bel organe que disent les copains en se marrant, c’est moi qui la tenais la sono, et j’ai sacrément gueulé. Et au retour, dans le bus, je t‘explique pas ! Même que dans le fond, ça a dégénéré un peu, du genre grosses vannes et pelotages avec les nanas des bureaux, il paraît. Il paraît, car moi j’étais devant, vu que je suis malade en bus. Mais bon, il fallait bien que je les accompagne quand même les copains, c’était le minimum, on était tous dans la même galère. Oui, on a tout essayé. Tiens le nombre de jours de grève, je ne t’explique pas combien y’en a eu. Et des fins de mois où en a mangé des nouilles à la baraque, y’en a eu.

Et le dernier jour, quand on a fait notre manif en ville, quand ç’a été le baroud d’honneur. T’avais que nous, tout seuls comme des cons dans les rues. Pas un chat pour nous encourager. L’année d’avant, ils étaient plus nombreux à l’arrivée de l’étape du Tour de France, les cons ! Y’en a même de la boîte qui sont pas venus, et ceux-là, le lendemain, on les a pas loupés, ça a même failli friter ! Ceux des autres turnes, pas la queue d’un ! Ils se sentaient pas concernés, qu’ils nous ont dit., les salauds ! Ils ont même pas voulu débrayer, les empaffés, ne serait-ce deux heures, histoire de faire nombre avec nous. Les enculés ! Et la population, les citoyens de mes deux, là encore, y’avait pas grand monde. Si ! Quelques vieux, des anciens de la maison. Bref, t’aurais juré un vrai enterrement. Heureusement qu’il y avait nos banderoles pour faire de la couleur. Quand on a démarré, une petite centaine pas plus, tu sais, j’ai cru que j’allais chialer. Et on s’est traînés comme à la retraite de Russie. Remarque, ce jour-là, on a eu beau temps, heureusement dans un sens. On a défilé par la grande avenue jusqu’à la place. Y’a un flic qui nous a dit qu’il était de tout cœur avec nous. Au moins, y’en a eu un pour nous dire ça parce qu’il fallait vraiment pas compter sur les passants pour nous filer un peu de baume au cœur. Que des vieux sur les trottoirs, et qui nous faisaient plutôt un sale œil. Et les élus du coin tu vas me demander ? Pas un ! Ah si ! Ils nous avait envoyé deux ou trois sous-fifres. Les autres, les gradés, ils étaient en pourparlers que nous a expliqué un second couteau qui nous a lu plus tard un communiqué des élus comme quoi ils étaient solidaires, qu’ils agissaient auprès d’un ministre pour qu’il examine la situation d’un peu plus près. Tu parles ! Ils auraient mieux fait d’être là, les élus, au coude à coude, avec nous, sur le terrain.. Mais sur le terrain, ils y sont plus depuis un moment. Tiens, mon père me racontait souvent que les gars de nos partis, autrefois, ils étaient tous les vendredis matins sur le marché pour vendre leur canard et faire leur réclame. Je te garantis, ça fait un sacré bail qu’on les voit plus, qu’ils nous écoutent plus. Et après, les cons, ils s’étonnent qu’on vote plus pour eux ! Sur la place de l’Hôtel de Ville, on a quand même eu l’autorisation d’exhiber aux passants ce qu’on fabriquait, des produits performants, haut de gamme même.. On a eu droit à une belle photo par le journal que j’ai longtemps gardé mais que j’ai foutu à la poubelle un jour que j’étais en colère contre tout ce qui nous était tombé sur le rable. Bien sûr, il a fallu se fader le discours d’un bouffon en costard. Moi, j’ai pas applaudi, faut pas se foutre de la gueule du monde. Le secrétaire de notre union locale, celui qui chante dans les banquets, a déclaré haut et fort, qu’on y arriverait jamais tout seuls, qu’il fallait la mobilisation de tous, qu’il fallait la grève générale pour leur gueuler que ça suffisait leur politique de casse de tous nos emplois, de tous nos droits et de tout le reste dont la liste était longue. J’étais d’accord avec lui, mais vu la chiée qu’on était sur la place, j’ai été pris d’un doute et je me suis dit qu’il y avait du pain sur la planche avant d’y parvenir. Mais je l’ai applaudi quand même. Quelque part, ça nous réchauffait un peu les tripes.

Ah ! Enfin ! Il en prend un, un pas gros, un candidat au suicide. Heureusement qu’il a la pêche, ça l’occupe un peu aux beaux jours, parce que cela fait déjà trois ans qu’il glande. On leur avait promis un plan social. Des copains y ont eu droit, mais lui, comme il avait passé l’âge ; il a préféré la préretraite et l’indemnité de licenciement. Il a fait et refait ses comptes. La maison des parents, un héritage, avec un bon bout de jardin autour, était finie d’être retapée, il n’y avait plus de gros frais à engager.. Sa grande avait une bonne place de secrétaire dans un cabinet de vétérinaire et son plus jeune commençait un apprentissage dans un garage. Tous les deux étaient casés, c’était déjà ça. Et puis, il y a un an et demi, sa femme a trouvé un temps partiel comme caissière dans la grande surface à la sortie de la ville, et ça fait un peu de beurre dans les épinards. Avec sa retraite à lui, ça peut rouler. Pas mal d’autres avaient fait comme lui. Beaucoup avaient choisi de tout liquider et d’aller voir ailleurs. Les étrangers eux, ils avaient touché le pactole et étaient repartis pour le bled. Là-bas, ils avaient tous ouvert un petit commerce. De temps en temps, il recevait même une carte postale en couleur qu’il punaisait dans les cabinets. De toute façon, la taule, il en avait soupé. Depuis l’âge de seize ans, il avait eu sa dose. Des horaires déréglés, une semaine le jour, une semaine la nuit, il ne supportait plus. Il dormait de plus en plus mal, il avait mal au bide et aux articulations, aux coudes, aux genoux. Quant au dos, il valait mieux ne pas en parler. Et pour le crac-crac avec la manman, avec les horaires, c’était plutôt coton de trouver le bon moment. Oui, il avait donné, et bien donné. Mais aujourd’hui, là en ce moment, il en regrette bien des choses, des petites choses qu’il n’a plus. Comme le jus du matin avec les copains dans le troquet près de la taule. Comme les odeurs des mal lavés qu’on ne manquait pas de charrier. Comme l’épais nuage de fumée à couper au couteau. Comme les franches rigolades dans les vestiaires car il y avait toujours un grand con qui avait en toujours une bien grasse à raconter. Comme les engueulades, mais qui étaient devenues de plus en plus rares, au moment des élections. Comme les méchouis en fin d’année quand le rosé faisait qu’on voyait les robes des femmes encore plus transparentes…

Mais tout ça, aujourd’hui, c’est bien fini. Au début, il était plutôt content de ne pas devoir se lever à point d’heure. Il avait plus de temps pour lire le journal. Au printemps, en été, il avait plus de temps pour son jardin, pour ses lapins. Il s’était même dit qu’il aurait bien pu voyager. Ses copains du bled l’invitaient, mais ça coûtait cher d’aller les voir, et c’était toute une expédition. Oui, au début, il avait apprécié .Puis l’hiver était venu. Pas de jardin, pas de pêche. L’après-midi, après la sieste, il s’endormait vite devant la télé. Il tournait en rond comme une âme en peine. Pour tuer le temps, il avait tendance à siroter un peu pour s’abrutir en attendant le soir. Il aurait pu aller au café voir les autres, mais le café, celui près de la taule, il avait fini par fermer, faute de clients. Et puis les copains n’y allaient plus, ils surveillaient leur portefeuille, les manmans veillaient. Il était fini le temps où le prolo se faisait plaisir avec une topette de blanc et un paquet de Gauloises. Les prix avaient grimpé., et il y avait cette loi à la mords-moi le nœud sur le tabac. Entre copains, on se voyait donc de moins en moins. D’ailleurs, c’est sûr, on aurait parlé de la boîte, des anciens, de la bataille qu’on avait menée et qu’on avait perdue, et, résultat, on se serait fait mal quelque part. De temps en temps, on allait encore faire un tour au syndicat pour donner un coup de main car il y a toujours des journaux à plier, des enveloppes à coller. Mais, là aussi, on sentait bien qu’on n’avait plus sa place. Et puis, petit à petit, on a commencé à avoir honte d’être des glandeurs, des payés à ne rien foutre. Alors, on s’est mis à se cacher, à se terrer chez soi comme des pestiférés. Lui, par exemple, pour venir à la pêche, il rase les murs en veillant bien à ce qu’on ne le voie pas, surtout les voisins. Aujourd’hui, par exemple, il n’est pas bien à l’aise d’être là à surveiller son bouchon pendant que d’autres triment comme des esclaves. Et puis, à la maison, ça dégénère de plus en plus souvent depuis que la manman travaille. Il aurait pu faire le ménage et la vaisselle ! Il aurait pu préparer la bouffe ! Et l’autre dimanche, la fille s’y est mise aussi. Comme quoi il se laissait aller, comme quoi il pourrait faire un effort. Il n’a même pas pris la peine de lui répondre, il est allé faire un tour. La petite conne ! Elle est le cul sur une chaise toute la journée ! Elle risque pas de se salir les mains ! La merde, elle connaît pas ! Tant mieux pour elle, et pourvu que ça dure. Quant au jardin, il a de plus en plus de mal à le faire. Le toubib lui a même conseillé d’y renoncer ! Merde ! Il n’est pas si vieux que ça !

Même s’il en avait soupé de l’usine, il se rend compte qu’elle lui manque. Certains matins, il y allait à reculons, mais bon, une fois sur place, il redémarrait au quart de tour. Il faisait partie d’une équipe, il avait sa place, il avait l’impression de faire du bon boulot de qualité, du haute gamme comme disait la direction. Et là, aujourd’hui ? Il est sur le banc de touche.

Il aurait bien envie d’aller voir les goujons d’un peu plus près.
Par Jean-François Dormois
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Jeudi 14 février 2008
FOUILLES 

Fernand Gélinard s’arracha de son fauteuil, déposa son journal sur la table de la salle à manger, se dirigea vers le buffet, ouvrit le tiroir, prit la paire de ciseaux et découpa avec beaucoup de soin l’article qu’il venait de lire.

MACABRE DECOUVERTE

C’est en déblayant terre, cailloux et matériaux de toutes sortes qui s’étaient accumulés depuis des années dans une citerne, dont il venait récemment de découvrir l’existence, qu’un de nos résidants étrangers de nationalité hollandaise, M. Hartig, a fait une macabre découverte. En effet, alors qu’il parvenait enfin au fond de cette citerne, sa pelle a heurté, ô stupeur, un crâne humain. Quelque peu choqué, M. Hartig a cependant poursuivi ses fouilles et d’autres ossements – humains - sont vite apparus

Ferdinand Gélinard connaissait parfaitement les lieux mentionnés, le hameau des Roquiers, à quelques kilomètres de la petite ville de M. où il était né, où il avait passé son enfance et une partie de sa jeunesse.

Les Roquiers ? A l’époque, quelques maisons et quelques bâtiments agricoles éparpillés au milieu des prés et des bois, Les maisons ? En ce temps-là, deux servaient déjà de résidences secondaires à des Anglais. Une troisième était inoccupée depuis longtemps. Un peu plus loin, au bout du chemin tordu, et un peu plus à l’écart, à la lisière de la châtaigneraie, une quatrième abritait alors un quatuor de biteniques, comme disaient les plus anciens. Trois hommes, une femme. Dans les environs, on avait sacrément jasé… Pensez donc ! Une femme pour trois hommes, il devait s’en passer des choses là-haut ! Ils étaient venus s’installer à l’automne 73, après les vendanges, au moment du putsch de Pinochet au Chili, l’année aussi où l’on commença de parler de choc pétrolier. Ces quatre beatniks, il les revoyait très bien. A M., au Bar des Halles, à plusieurs reprises, autour d’un demi pression, il avait engagé la conversation avec eux. Deux grands mecs, blonds et costauds, un plus petit, barbu et déjà dégarni, et la fille, une petite qui avait l’air sérieuse et polie. Ferdinand Gélinard, qui était du coin, leur avait refilé quelques combines. Où trouver du bois de chauffage pas trop cher… Où trouver un petit vin de pays bon et pas trop cher… Où trouver des tas de choses vitales… pas trop chères ! Et où trouver de l’eau ! En effet, ces gars et cette fille de la ville étaient venus s’installer dans une maison (qu’on leur prêtait) qui n’avait pas l’eau ! A cette époque-là, c’était encore fréquent sur le plateau des Mazières qu’ailleurs on eût appelé causse… et qui ne comptait ni puits ni source. Là haut, il fallait donc se débrouiller et bricoler. Oui, il les revoyait très bien. Comme par hasard, c’étaient eux qu’on avait surtout inquiétés quand il y avait eu toute cette histoire… On s’était acharné. On les avait tellement fait c… qu’ils étaient partis. Définitivement. On avait poussé un Ouf de soulagement !

Ferdinand Gélinard n’a rien de prévu pour cet après-midi. Depuis qu’il est en retraite… Alors, il va faire un petit pèlerinage. Trois bonnes heures de route pour monter là-haut, jusqu’au hameau des Roquiers, à dix kilomètres de M., là où il fit aussi ses premières armes. En effet, ce « mystère des Roquiers » (comme on écrivit à l’époque) fut l’une de ses premières affaires, l’un de ses premiers papiers, l’une de ses premières piges.

- Putain ! Cette « affaire Parachon », presque quarante ans déjà !

- Alors, c’était quoi ce « mystère », cette «affaire » ?

- Aux Roquiers, en plus des maisons, tu avais aussi deux granges et une étable qui appartenaient aux Parachon, un couple avec un gamin qui n’avait pas encore ses vingt ans dont la ferme se trouvait à un petit kilomètre, au bord de la départementale. Dans leurs granges, ils remisaient des tas d’engins agricoles. Des antiques, des inutiles, des rouillés, des encombrants. Et puis aussi des tas de machins et de trucs de paysans. Bref, un vrai foutoir ! Les Parachon ? Un drôle de couple. Elle, la Sylviane, il faut le dire, c’était vraiment une belle femme. Une femelle, dans le sens noble du terme. Oui, une sacrée belle fille ! Et elle le savait. Et elle en jouait, surtout dans les bals d’alentour. On lui en prêtait des aventures… Jusqu’au jour où elle s’enticha du Gilbert Parachon. Sur le coup, personne n’a compris. Tu penses, la Sylviane avait tout juste dix-huit ans alors que le Parachon en avait déjà trente-deux. Ce Parachon ? Pas le méchant gars, bosseur, mais plutôt gros benêt (pour être poli). Mis à part son service militaire en Allemagne, il n’était jamais sorti de son trou. On pouvait dire ce qu’on voulait sur lui, c’était un sacré bosseur, un vrai paysan qui tenait son affaire. D’abord avec ses vieux, puis tout seul, quand ces deux-là sont morts. Mais on a vite saisi. Au bout d’un mois de fréquentation, ils se sont mariés. Cinq mois plus tard, ils avaient le Jacky. Plus tard, quand le gamin a grandi, tout le monde a trouvé qu’il ressemblait bigrement au Michel Thomassin…

- Et après ?

- Après ? Rien de très intéressant. Seulement, tu sais ce que c’est à la cambrousse… On papote, on cancane, on fait des allusions, on sort de grosses blagues. Et même s’il ne saisissait pas tout, le Gilbert Parachon se rendait quand même compte qu’on se foutait de sa gueule. Et puis il s’est mis à picoler, à devenir plus taciturne, avec parfois des colères de bon gros qui en a marre d’être la risée du voisinage. D’autant plus que la Sylviane n’avait pas renoncé à ses habitudes. Elle était plus souvent par monts et par vaux qu’au cul des vaches. Tiens, je me souviens qu’un après-midi, en allant aux châtaignes là-haut, sur le plateau des Mazières, je les ai surpris, elle et le Légionnaire… Bref, un train-train qui a duré jusqu’au jour où le Gilbert Parachon a disparu.

- Comment ça ?

- Un matin, la belle Sylviane est descendue à la gendarmerie, tiens-toi bien, à Mobylette, pour signaler la disparition de son mari. Elle ne l’avait pas vu depuis deux jours. Elle s’inquiétait. Elle n’était pas venue tout de suite parce qu’il avait parfois des lubies. Par exemple, il allait dormir dans la maison abandonnée, celle de sa tante. Mais il n’y était pas. Son fils avait exploré tout le coin avec sa Mobylette. Elle, elle avait fait la même chose mais à pied parce que la camionnette, elle aussi, avait disparu ! Mais rien, pas la moindre trace du gros Gilbert… Alors, elle s’était décidée à alerter les gendarmes…

- Qu’est-ce qu’ils ont fait ?

- Ils ont suivi la procédure, ils ont mis en branle tout leur dispositif. Les premiers qu’ils sont allés voir, ce sont les beatniks. C’est vrai qu’ils avaient eu des mots avec le Gilbert, et ce, à plusieurs reprises. D’abord, à leur arrivée, ils étaient entrés dans le jardin clos des Anglais dont s’occupait le Gilbert our tirer de l’eau dans ce qu’ils croyaient être un puits. Mais c’était une citerne ! Pour garder les eaux de pluie ! Et c’était pas inépuisable ! Une autre fois, le Gilbert les avait surpris qui « empruntaient » du bois sur un de ses tas. Une fois encore, ce fut pour une histoire de partie de foot dans un de ses prés. Bref, des querelles de voisinage comme il y en a dans toutes les cambrousses. Mais c’était cinq ans après Mai 68… Bref, les gendarmes leur ont pas mal pourri la vie. Au bout d’un mois, les gendarmes ont levé le pied. Ils ont expliqué à la Sylviane que des disparitions comme celle-là, soudaine et inattendue, il y en avait des centaines chaque année. Un jour, comme ça, des gens quittaient tout, sans un mot d’explication, sans laisser d’indices et, bien sûr, sans laisser d’adresse, ma pauvre dame ! Et puis un médecin avait déclaré qu’il suivait Gilbert pour une dépression. Alors, on a parlé de suicide… Il aurait fallu, entre autres, visiter toutes les forêts, sonder tous les étangs… D’autant plus qu’il n’y avait aucune trace de la vieille camionnette…

Tout en roulant, Ferdinand Gélinard prend soudain conscience qu’il parle… seul ! Qu’il fait les questions et les réponses ! Bah ! Il n’est pas encore gâteux et ça l’occupe ! Avant de partir, il a relu les deux papiers qu’il avait écrits pour le journal régional dont il n’était alors qu’un simple correspondant et qu’il a précieusement conservés. Lui, le fils unique d’un quincaillier veuf et solitaire, voulait faire carrière dans le journalisme à l’issue d’études littéraires un tantinet chaotiques. Et la disparition de Gilbert Parachon avait été l’occasion de mettre le pied à l’étrier. Il était devenu le Rouletabille du canton ! A ce titre, il avait fait sa petite enquête. Il avait fouiné du côté des Roquiers… Par exemple, il s’était introduit dans les deux résidences secondaires des Anglais ! A l’époque, on ne parlait pas de tous ces systèmes d’alarme sophistiqués. Quant aux deux pièces humides et mal éclairées dans lesquelles Gilbert Parachon avait trouvé refuge, c’était un tel souk (pour être poli) qu’il avait été tétanisé par l’ampleur de la tâche ! Il avait fouiné dans les granges et dans l’étable. En furetant dans les coins et recoins, en craignant d’être soudain surpris et, surtout, en remuant tout ce foin, des images troublantes de la belle Sylviane lui étaient venues par pleines bouffées… Mais rien. D’ailleurs, il n’était qu’un piètre amateur. Pour tout bagage, il n’avait que ses lectures. Gaboriau, Leblanc, Leroux, Very, Simenon, Boileau-Narcejac, Malet et un petit nouveau, Manchette. Cependant, le long d’un pignon de la grange, celle mitoyenne de la demeure en déshérence où logeai le disparu, celle la plus près du chemin, sur un carré de terre de trois mètres sur trois, il avait remarqué de profondes traces de tracteur, comme si on avait roulé là pour tasser le sol. En même temps, c’était plein de grosses caillasses. Quand ils voulaient entrer  dans l’autre grange ou en sortir avec leurs engins encombrants, il était évident que le Gilbert ou le Jacky étaient obligés de manœuvrer, de rouler à cet endroit. Tout un art ! Qui expliquait ces traces… Durant ses vacances universitaires, il avait également exploré les petits bois sur le plateau des Mazières. Mais rien. D’ailleurs les gendarmes avaient passé l’endroit au peigne fin avec des renforts et un maître-chien. L’animal n’avait rien reniflé. Alors, dans les quelques cafés de M., Ferdinand Gélinard avait écouté les conversations et noté les différentes supputations… Mais il ne possédait pas les moyens matériels nécessaires (ni téléphone, ni automobile) pour se lancer sur les pistes plus ou moins fantaisistes suggérées par les uns et les autres. Il avait finir par se lasser et s’était consacré plus assidûment à ses études…

Mais aujourd’hui, quarante ans après, il va enfin y voir plus clair. Il traverse M. sans s’arrêter, emprunte la mauvaise route qui mène jusqu’au plateau, prend à droite, dépasse la ferme des Parachon sur sa gauche et se gare sur le bord de la départementale, à proximité du chemin d’herbe et de cailloux qui mène jusqu’aux Roquiers. L’endroit n’a guère changé. Mais, fait notable, c’est moins sale, c’est plus coquet. Les deux résidences secondaires, celles des Anglais, sont devenues plus pimpantes. Quant à la maison de la tante du Gilbert Parachon, eh bien, elle a sacrément changé ! Tout comme la grange mitoyenne qui semble être devenue un atelier. La maison a dû être vendue et restaurée. Les abords ont été nettoyés. Derrière, le verger et le jardin sont désormais entretenus. Quant aux deux granges et à l’étable, elles sont closes.

Bien évidemment, c’est le fameux tas de terre entassée et la citerne déblayée que Ferdinand Gélinard a tout d’abord aperçues, délimitées par un ruban réglementaire infranchissable.

- Vous cherchez quelque chose ? interroge une voix dont l’accent n’est pas d’ici.

- Bonjour. Non. Je me promène.

- Ah ! Il faut toucher rien, vous savez ? J’ai trouvé une mort dedans. Depuis, des questions, beaucoup, des gendarmes. Ennuyant pour moi, tout ça.

- Je comprends.

Oui, Ferdinand Gélinard comprend ! Enfin ! Il comprend en voyant le tronçon de tuyau en zinc qui descend à l’oblique le long du pignon de la grange. Autrefois, quand il n’y avait pas encore l’eau courante dans les maisons du plateau, on bricolait. Il pleuvait, l’eau glissait du toit, tombait dans la gouttière et s’écoulait par un tuyau jusque dans une citerne recouverte le plus souvent d’une dalle en ciment qu’on dissimulait sous une couche de terre. Dans un coin, on ménageait une petite ouverture. Au-dessus de ce trou, on montait un ensemble en pierre avec un petit toit. Enfin, avec une poulie, une chaîne et un seau, l’ensemble faisait penser à un puits. D’où la méprise des beatniks ! Certains de ces systèmes étaient même équipés d’un philtre qui permettait d’avoir de l’eau propre pour les usages domestiques.

C’est au fond d’une de ces citernes qu’il avait disparu, le Gilbert Parachon. Mais de quelle manière ? Et qui l’avait jeté là-dedans ? Et pourquoi ?

- Oui, très ennuyant tout cette histoire.
- Oui. Je comprends. Merci. Au revoir.

Tout en redescendant vers M., sa petite ville natale, Fernand Gélinard commence à avoir sa petite idée… Il entrevoit le film des événements…

Un soir de février 1974, Gilbert Parachon rejoint son antre. Il a bu. Dans les différents cafés de M. Comment a-t-il pu rouler dans cet état ? Mystère ! Il veut encore boire avant de s’endormir dans cette maison délabrée où il a désormais élu domicile. A l’intérieur, tout n’est que désordre et saleté. Il cherche quelque chose à boire. Il ne trouve rien. Il remonte jusqu’à la ferme. Sa Sylviane a des liqueurs dans un buffet mais elle le ferme à clé. Il pénètre dans ce qui n’est plus chez lui. Sa femme et son fils dorment. Il cherche la clé du buffet mais ne la trouve pas. Il s’énerve, renverse des meubles, se met à hurler. Sylviane se réveille et descend dans la salle à manger. Altercation. Mots. Injures. Ivrogne ! Putain, sale Putain ! Gilbert gifle Sylviane, la bouscule, la jette à terre, l’insulte encore. Traînée ! Sale traînée ! Il lui revient en pleine figure toutes les allusions et toutes les plaisanteries qu’il a encaissées au cours de sa dernière virée dans les cafés de M. Il est pris de cette rage des faibles qui un jour ont en assez d’avoir trop subi. Sylviane hurle. Jacky descend de sa chambre. Il ne cherche même pas à s’interposer. Froidement, il décroche le fusil du râtelier, écarte Gilbert et tire par deux fois, calmement. Il n’a jamais aimé cet homme qui n’est pas son père, qui l’a obligé à quitter le CET pour travailler à la ferme comme un véritable esclave, du soir au matin, par tous les temps, chaque jour de la semaine, sans même un vrai dimanche de repos. Après ? La mère et le fils pourraient déclarer qu’il s’agit d’un accident, pourraient invoquer la légitime défense… Non, Jacky prend les choses en main. Il demande à sa mère de tout nettoyer, de brûler les vêtements, le portefeuille avec les papiers. Lui, se charge du cadavre. Il se rend aux Roquiers. On est en février. Les Anglais ne sont pas là. Quant aux beatniks, ils sont trop loin pour voir ou entendre quoi que ce soit. Jacky sait manier le tracteur. Il installe le godet. Il gratte et enlève la terre assez meuble qui dissimule cette citerne condamnée que plus personne n’utilise depuis des lustres. Il creuse assez profond. Il jette le corps tout au fond. Il rebouche la fosse, tasse et dame la terre. Sans s’affoler, il travaille méthodiquement et proprement. Avec son engin, il avance, il recule à plusieurs reprises. Ces traces de roues seront celles des habituelles manœuvres… Il a peut-être omis un tout petit détail. ? Ce tronçon oblique de tuyau en zinc qui court le long du pignon… Ce qui suscitera plus tard la curiosité du Hollandais qui s’interrogera sur l’utilité de ce cylindre cabossé… A la fin de ses travaux nocturnes qui lui ont demandé plusieurs heures, Jacky fait le tour de l’endroit, avec le sentiment du devoir accompli. Il est satisfait. Il s’en retourne vers la ferme. Il terminera la nuit dans les draps de sa mère…

Lors du procès d’un Jacky de cinquante ans, on apprendra aussi… En vrac… Que la vieille camionnette avait été précipitée la nuit même par Sylviane dans le trou plein d’eau très profonde d’une ancienne carrière à quelques kilomètres du plateau… Que le fils ne s’était jamais marié… Qu’il s’était abruti de travail… Qu’il s’était consacré corps et âme à sa mère… Que cette dernière était morte - officiellement - d’une rupture d’anévrisme (plus vraisemblablement d’une chute dans l’escalier, chute due à trop d’alcool)… Que l’eau courante était arrivée aux Roquiers en même temps que la gauche était arrivée au pouvoir… Que la maison de la tante était tombée lentement en décrépitude… Qu’elle avait été enfin vendue en 2001 - quand la banque s’était fait plus pressante - à un Hollandais, M. Hartig… Que les plantations de ce M. Hartig avaient souffert de la canicule en 2003… Que le même M. Hartig s’était mis en quête d’une solution pour avoir de l’eau naturelle et moins chère, solution qu’il finit par trouver en même qu’il découvrit les restes cachés de Gilbert Parachon… Que la police scientifique avait fait d’énormes progrès… Qu’il était courant naguère qu’on comble des citernes afin de déprécier certaines maisons car on ne voulait pas voir des étrangers s’installer dans le coin… Qu’on n’avait pas prévu que Jacky se trancherait la gorge en cellule…

Après ce procès, Ferdinand Gélinard, ex-chroniqueur judiciaire pour un grand quotidien régional, se replongea dans la lecture d’un de ses auteurs préférés.

- Décidément, on peut se demander si les campagnes profondes ont tant changé depuis Maupassant… Parfois, elles sentent encore la cirrhose et l’inceste.

Par Jean-François Dormois
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Vendredi 8 février 2008

ON N’EST PAS A CHICAGO

1.

« … Depuis toujours, j’ai ce pays au cœur. J’y suis né, j’y vis et j’y mourrai… Mais auparavant, rassurez-vous, je me battrai pour lui ! Pendant la durée de ce mandat qui s’achève, n’ai-je pas - sans discontinuer et sans compter - n’ai-je pas apporté mon soutien, tout mon soutien à ce territoire ? Lors des dernières élections législatives, j’ai obtenu plus de 57 % des suffrages dans cette circonscription. N’est-ce pas là un message fort que m’ont adressé les électrices et les électeurs ?… Je me suis énormément investi dans le secteur industriel que mon prédécesseur avait négligé… Je me suis fortement impliqué dans des dossiers importants et vitaux tels… Mes priorités en cas de réélection ? Tout le monde les connaît. Il s’agit d’avoir une ambition autour de laquelle tout se discute, se décide et se construit. Pour moi, il ne s’agit nullement d’établir l’habituel catalogue des éternelles promesses dont chacun sait qu’elles ne pourront être tenues dans le contexte actuel. Non ! Il s’agit, à partir d’un bilan approuvé par tous et d’un constat partagé avec tous, d’élaborer un véritable projet que les citoyennes et les citoyens pourront s’approprier… Au cours des derniers mois, j’ai beaucoup rencontré, j’ai beaucoup proposé, mais, surtout, et c’est fondamental, j’ai beaucoup é-cou-té. Très nombreuses et très nombreux furent les électrices et les électeurs qui sont venus me parler et qui ont participé à ma réflexion. De cette réflexion mutuelle et de ces nombreux échanges est né un projet commun que je développe avec une équipe de personnes extrêmement disponibles, remarquablement compétentes et étonnamment capables… Oui, je vous réponds : je pense que les mesures gouvernementales très en faveur du pouvoir d’achat vont dans le bon sens… Lors de mes nombreuses rencontres avec les citoyennes et les citoyens de cette circonscription, j’explique que la question du pouvoir d’achat repose sur trois points fondamentaux. D’abord, les salariés qui le souhaitent doivent pouvoir travailler davantage. Pour cela, il est nécessaire et urgent d’assouplir le carcan des trente-cinq heures. Ensuite, si l’on veut que l’entreprise génère de l’emploi, il faut absolument réduire une part importante des charges qui entravent sa volonté d’embaucher. Enfin, dans les années à venir, l’Etat doit impérativement réduire son train de vie si nous ne voulons pas voir nos enfants et petits-enfants devoir prendre en charge le fardeau d’un déficit énorme qui ne pourra que les pénaliser lourdement sur le plan financier et nuire à leur pouvoir d’achat… »

2.

- Alors, mon petit Walter, vous le voyez comment ce second tour ?

- Je ne vous cacherai pas, Monsieur, que ce ne sera pas facile.

- Mais encore ?              

- Vous connaissez les données du problème. En face, il a fait mieux que prévu. Il va aussi bénéficier d’un bon report de voix, c’est certain. Mathématiquement, si nous bénéficions du report de voix prévu, il nous en manquera encore un bon millier pour espérer l’emporter. Et puis, il y le sempiternel problème de l’abstention…

- Dites donc, Walter, ce n’est guère brillant ! Vous entrevoyez le moyen de l’emporter sachant qu’il ne nous reste qu’une très petite semaine ?

- C’est sûr, six jours, cela risque d’être un peu court, Monsieur.

- Alors, mettez le paquet, Walter ! Mettez le paquet ! Foncez !

- En matière d’affichage, on ne pourra faire plus. Même chose pour le porte à porte, les boîtes aux lettres... Nos gens sont déjà sur le pied de guerre. Vous avez encore quelques réunions qui peuvent se révéler décisives…

- Mais l’autre en face, il a tout pour plaire ! Une gueule à la Redford ! La répartie facile ! Le sens de la formule qui tue ! Il faut l’avouer, aucune erreur dans sa campagne. Irréprochable ! Si je m’écoutais, j’aurais presque envie de voter pour lui dimanche prochain ! Dites donc, Walter, il n’aurait pas une petite faiblesse quelque part ? Vous voyez ce que je veux dire…

- Aucune, Monsieur, aucune faille. Vous n’ignorez pas que certains le surnomment même l’Incorruptible !

- Je vous rappelle que l’Incorruptible, comme vous dites, a salement fait saigner la guillotine, mon petit Walter. Tiens, elle est bonne celle-là. Non ? Il faudrait peut-être gratter de ce côté-là… Les incorruptibles ont toujours un petit vice caché.

- Je ne vois rien, Monsieur, rien. Aucun point faible. Il est absolument irréprochable. Non, vraiment, je ne vois aucune faille.

- MAIS JE VOUS AI EMBAUCHE POUR QUOI, MON PAUVRE WALTER ? Directeur de campagne, mon cul, oui ! Bon Dieu, bougez-vous ! Remuez-vous les méninges ! Et accouchez vite ! Le temps presse ! Quick ! Quick ! Trouvez-moi quelque chose qui tienne la route. Une vieille et bonne grosse ficelle ! Vous savez bien que ça paie toujours. Allez, je vous fais confiance. Mais n’oubliez pas : on n’est quand même pas à Chicago ! OK ? Vous avez déjà fait vos preuves, mon petit Walter. Go !

3.

IMPORTANT DEPLOIEMENT DE GENDARMERIE DANS LA REGION

__________________________________________________________________


Attaque à main armée à la succursale

du Crédit Rural de l’avenue Kennedy

Hier, en milieu de matinée, vers 10 heures, un homme encagoulé a braqué l’une des employées de la banque. Tout s’est passé très vite. Les gendarmes ont aussitôt quadrillé le secteur.

Oui, tout est allé très vite. C’est ce que confirmeront les quelques témoins présents sur les lieux. Il était 10 h du matin lorsqu’un homme encagoulé, l’arme au poing (peut-être une carabine 22 long rifle) à fait soudainement irruption dans le bureau du Crédit Rural de l’avenue Kennedy.

Malgré la présence de quatre clients, l’individu a sommé l’employée de lui remettre la caisse. Encore sous le choc, Gisèle Gravier nous déclare : « J’ai eu très peur. Il m’a surprise. Il portait un survêtement bleu, je crois, une cagoule noire et il avait un fusil. Il m’a demandé la caisse. J’ai obéi. Cela a duré à peine deux minutes. » D’après les premières informations recueillies sur place, le malfaiteur - qui semble avoir agi seul – est reparti avec une somme d’argent estimée à 1 200 euros environ. Cependant, en jaillissant de l’établissement bancaire, le braqueur s’est heurté à M. Gilbert Leriche, le député sortant de notre circonscription qui se trouvait là par le plus grand des hasards. M. Leriche a courageusement tenté d’intercepter le fuyard. Malheureusement, le voleur a frappé le député d’un violent coup de crosse en plein visage. Puis, des témoins auraient vu le braqueur ôter sa cagoule, courir et prendre la fuite à cyclomoteur tandis que M. Leriche gisait au sol, le visage ensanglanté. D’aucuns ont décrit le braqueur comme un homme jeune, plutôt grand et svelte et de type méditerranéen.

Un témoin de ce hold-up a donné l’alerte, ce qui a permis l’arrivée rapide des gendarmes sur les lieux du braquage ainsi que le déclenchement du plan Busard et le déploiement sur toute la région d’importantes forces de gendarmerie. Sous le commandement du capitaine Milan, plus d’une trentaine d’hommes ont été mobilisés sur le terrain. Les gendarmes ont procédé à de multiples contrôles de véhicules sur les axes majeurs partant de l’agglomération et en direction des départements limitrophes.

Outre le quadrillage du terrain, les techniciens de la police technique et scientifique se sont rendus sur les lieux pour les premières constatations. Les gendarmes devront visionner attentivement les images prises par la caméra intérieure de la banque. Le plan Busard, qui n’a pas permis de retrouver la trace du braqueur, a été levé à 13 h 30.

Quant à M. Leriche, qui a su payer de sa personne au moment de ce hold-up, transporté rapidement aux urgences, il semblerait que son état n’inspire aucune inquiétude. Malgré une arcade sourcilière ouverte, qui a nécessité quelques points de suture, le député sortant a tenu à préciser : «  Je tiens à remercier toutes celles et tous ceux qui, fort nombreux, m’ont témoigné leur sympathie. Je tiens également à remercier mon adversaire qui a fait montre, lui aussi, de sa sympathie que je qualifierais de « loyale ». Si je suis élu, je m’engage auprès des citoyennes et des citoyens de cette ville et de cette circonscription, je m’engage à me battre pour que tous les moyens - je dis bien : tous les moyens - soient mis en œuvre afin que de telles agressions contre les biens et les personnes cessent au plus vite. Les femmes et les hommes de ce pays aspirent à l’ordre et à la sécurité. Ces femmes et ces hommes, leurs familles et leurs enfants, désirent avant tout que les lois de ce pays qui est le leur soient respectées et qu’on en finisse avec de telles exactions ne sont l’œuvre déplorable que d’une infime minorité. »

4.

Elections législatives
  

Dernière ligne droite décisive

Majorité-Opposition : le coude à coude

Quelle majorité sortira des urnes ?

Assemblée nationale :

quelle couleur pour les 5 ans à venir ?

Un scrutin plus serré que prévu

Dimanche 17 : chaque voix comptera 

5.


- Bonjour Monsieur. Comment vous sentez-vous ?

- Comme on peut se sentir après un coup pareil, mon cher Walter ! Vous avez vu la tête que je me paie ? On croirait Rocky ! Vous savez, j’ai passé l’âge de jouer les Zorro ! Ah ! le salaud, il ne m’a pas raté ! Si vous aviez vu, mon arcade pissait le sang !

- C’est une partie du corps assez fragile. Quand elle est touchée, c’est toujours spectaculaire, mais ce n’est pas grave. Les médecins ont dû vous rassurer ?

- Oui, mais un costume de foutu ! Et une tête pas très photogénique !

- C’est sans doute le prix à payer, Monsieur. Votre geste courageux a été très apprécié. Même la presse nationale en a parlé. Il se dit un peu partout que vous avez su payer de votre personne. Ce qui n’est pas si fréquent par les temps qui courent

- Mais, vous croyez que je peux sortir et me balader avec une tête pareille ?

- Je vous le conseille, Monsieur, je vous le conseille. Soyez certain qu’on ne vous parlera que de ce hold-up et de votre intervention. Esquivez. N’exploitez en rien ce qui est arrivé. On vous accuserait d’exploiter, voire d’instrumentaliser votre agression. Revenez-en aux points essentiels de votre campagne. N’oubliez pas qu’il ne nous reste que deux jours. Nous ne pouvons plus disposer de chiffres, mais il se dit que votre cote serait plutôt à la hausse…

 
6. 
_______________________________________________

Le braqueur du Crédit Rural court toujours

Malgré l’important déploiement des forces de gendarmerie, l’auteur du braquage de l’agence du Crédit Rural court toujours. Rappelons qu’il était entré dans l’établissement bancaire cagoulé et armé et qu’il s’était fait remettre un fond de caisse d’environ 1 200 euros. Rappelons encore que le malfaiteur, au cours de sa fuite, avait blessé au visage M. Gilbert Leriche, député sortant, qui se trouvait par hasard sur les lieux et qui tentait d’intercepter l’individu.

Les gendarmes avaient immédiatement déployé plusieurs dizaines de militaires dans l’agglomération ainsi que dans sa région.

Aujourd’hui, toutes les hypothèses sont possibles. Il est quasi certain que l’auteur du braquage a agi seul. Après son forfait, a-t-il eu le temps de passer à travers les mailles du filet tendu par la gendarmerie ? Ou bien est-il encore dans le secteur ? L’enquête ouverte par les forces de gendarmerie va s’efforcer de répondre à ces questions. En tout cas, elles ne négligent aucune piste et continuent d’enquêter sur le terrain. De plus, les images prises par la caméra intérieure de l’établissement constitueront une pièce importante qui sera exploitée par les gendarmes, tout comme les diverses informations recueillies auprès des premiers témoins, parmi lesquels M. Leriche.


7.
 

Deux cent quatre-vingt-sept voix ! Et pas une de plus ! Dites donc, mon cher Walter, nous avons eu chaud ! Je suis persuadé que s’il n’y avait pas eu ce hold-up et ma présence… fortuite à la sortie de la banque… Mais il se murmure déjà que j’aurais refait mon retard grâce à mon arcade sourcilière ! Et que je l’aurais remporté grâce à un peu d’hémoglobine ! Il se dit même que tout ça sentirait la mise en scène, le mauvais film américain. Mais vous n’ignorez pas, mon cher Walter, qu’il se raconte des tas de choses dans nos petites provinces. On n’est quand même pas à Chicago, non ? Il ne faudrait tout de même pas que des faiseurs de rumeur gâtent cette nouvelle victoire. Il ne faudrait pas non plus que quelqu’un puisse confirmer ces bruits, voire apporter certaines preuves… Mon cher Walter, je compte donc sur vous pour faire taire ces rumeurs… infondées.

8.
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Hold-up du Crédit Rural : tragique épilogue

Macabre découverte en forêt de Chavannes. Alors qu’il effectuait son jogging hebdomadaire, M. Christophe Maillard a eu son attention soudainement attirée par une masse assez volumineuse accrochée à la branche d’un chêne. Quelle ne fut pas sa frayeur quand il découvrit qu’il s’agissait là d’un corps humain. Reprenant ses esprits, M. Maillard appelait pompiers et gendarmes. Lesquels, arrivés sur les lieux de la macabre découverte, n’ont pu que constater le décès par pendaison d’un individu dont l’identité n’a pas encore été révélée. Cependant, les gendarmes constataient très vite qu’il s’agissait là du braqueur du Crédit Rural recherché depuis plusieurs jours. En effet, non loin du corps sans vie, ils découvraient un sac de sport contenant notamment une part du magot, l’arme ayant servi lors du hold-up ainsi que quelques boîtes de conserve. Quelque temps plus tard, les gendarmes devaient retrouver le vélomoteur abandonné dans la Grande Allée des Cerfs. Pour le moment, les enquêteurs retiennent la thèse du suicide. Pour eux, le jeune malfaiteur, aux abois depuis le quadrillage permanent du terrain, aurait « craqué » et aurait mis fin à ses jours. Cependant, il demeurerait quelques zones d’ombre autour de ce tragique épilogue. Affaire à suivre…

Par Jean-François Dormois
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Vendredi 8 février 2008
LITTLE BOB
 

Ba-na-né ! Je saucissonne ce participe passé. Je le découpe à l’Opinel, le scalpel du pauvre. Oui, je me suis fait bananer. En beauté. Dans les grandes largeurs. Et cela fait deux jours et une nuit, une nuit surtout, que je gamberge, que je me repasse le film en séance privée, sur l’un des quatre murs de cette suite somptuaire de six mètres carrés.

 

Je suis écrivain public. En fait, j’ai obtenu du ministère de l’Education nationale d’être mis en disponibilité. Et j’ai ouvert ce petit commerce culturel qui me rapportera peut-être de quoi ne pas trop puiser dans mes maigres économies. Après de pénibles négociations, je suis enfin parvenu à louer en dessous de mon appartement un petit local que j’ai toujours vu inoccupé, qui s’ouvre sur la petite rue piétonne du Docteur-Destouches. Un local spartiatement aménagé. Des murs blancs, une vitrine. Au beau milieu de l’échoppe, deux tréteaux, un plateau de bois clair sur lequel trônent l’étrange machine (car il faut vivre avec son temps) ainsi qu’une lampe de bureau. Trois chaises de style Emmaüs. Et une étagère où sont alignés les sauveurs indispensables en cas de doute orthographique ou syntaxique.

 

Et j’attends.

 

Car on ne se bouscule guère au portillon. Parfois, quelques lycéens venant quémander une aide urgente pour bâcler quelque dissertation à rendre demain matin, m’sieu. Décemment, je ne peux les faire payer. Pour tuer le temps, je me goinfre de pages littéraires. Mais je rêvasse plus que je ne révise un quelconque concours…

 

De temps à autre, je fais une pause et je monte jusqu’aux Arcades pour voir quelques têtes.

 

- Alors, Bob ? Une petite mousse ?

 

- C’est un peu tôt. Sers-moi plutôt un p’tit caoua. Avec une tranche de ton gâteau breton, le feuilleté au caramel…

 

- Ah ! le kouign-amann. C’est pas mauvais, hein Bob ?

 

Bob ! Cette idée de m’avoir prénommé Robert ! Un prénom d’une autre époque ! Et quand j’étais gosse, c’était le P’tit Robert par-ci, le P’tit Robert par-là ! Moi, j’aurais préféré Little Bob, ça fait plus américain !

 

Je feuillette la presse locale et puis je redescends jusqu’à l’antre.

 

Pour attendre.

 

Ce matin-là, je m’étais réveillé avec la bouche pâteuse, et j’avais mal aux cheveux. La veille, je m’étais commis dans une espèce de raout culturel avec tous des people de sous-préfecture et j’avais abusé d’un mauvais aligoté pour être convivial. Donc, ce matin-là, j’avais du mal à voir le jour. J’étais incapable de faire quelque chose de vraiment bien utile…Vers dix heures, me prit soudain l’envie d’aller niaiser en ville, d’aller m’offrir un noir bien tassé pour entrevoir le jour. Je m’apprêtais à sortir…

 

Comme écrivait l’autre, ce fut comme une apparition. Jeune. Grande. Blonde. Et des jambes que laissait subodorer un imperméable entrouvert mais quelque peu miteux ! Cependant, pas le genre bimbo. Non. Plutôt le genre slave. Ce qu’allaient confirmer son accent et son sabir syldavo-bordures.

 

- Que, monsieur, moi chercher travail France. Que, moi vouloir, si tu peux, translater, expliquer papier, là.

 

J’ai d’abord été surpris qu’on me prît pour un concurrent de l’ANPE. Je l’ai invitée à s’asseoir. J’ai pris son journal de petites annonces. Je l’ai parcouru. Laquelle aurait pu lui convenir ? Quelle qualification pouvait-elle posséder ? Je me suis permis de l’interroger. Mais je l’avoue, je n’ai pas tout saisi. Je suis écrivain public, mais pas poli de la glotte. J’ai cru comprendre qu’elle avait entrepris des études médicales, là-bas. Faut avouer (à moitié pardonnée) que durant ses explications, j’étais plus porté sur ses lèvres que sur ses mots. J’ai relu sa feuille de petites annonces. J’en ai retenu une qui pouvait lui convenir. Dame âgée recherchait jeune femme pour tâches domestiques et pour tenir compagnie. Repas et gîte assurés. Il était même question de gages, comme au bon vieux temps ! Il y avait un numéro de téléphone. J’ai expliqué en écrivant tout en majuscules sur une belle feuille blanche avec en-tête et coordonnées. Elle acquiesçait en répétant Bien, monsieur, beaucoup bien, merci. Il fallait répondre à l’annonce, j’ai entrepris de lui rédiger une lettre de motivation, voire un CV. Et là… Hésitations, explications embrouillées, voire affolement. Bref, j’ai vite saisi qu’elle n’avait aucun papier. Elle s’est levée, s’est excusée, a pris ma feuille, est sortie sans un Au revoir. Je l’ai quand même raccompagnée jusqu’à l’huis.

 

Lui qui attendait dehors, qui l’a prise par le bras en lui parlant plutôt vivement, m’a-t-il semblé.

 

Il fit beau toute la journée. C’était le commentaire de tout un chacun. Devant mon pas de porte comme à l’estaminet. Ce fut même le premier titre de la presse parlée qui ne fit pas la moindre allusion au beau mais dur métier d’écrivain public en province profonde.

 

Deux jours plus tard, en plein après-midi, alors que je somnolais sur un cours de linguistique, que je révisais sans avoir vraiment la niaque, deux hommes sont entrés dans mon antre. J’ai vite saisi l’objet de leur visite car j’ai lu beaucoup de livres, vu beaucoup de films. Présentations d’usage. Invite polie mais ferme à les suivre. A peine étions-nous dans la rue du Docteur-Destouches que les deux commères assermentées - la mercière (toque rose et casaque vichy) et la fleuriste (short et maillot bleu marine) - commentaient du regard et du verbe la déambulation de ce remarquable trio : J.-C. entouré des deux larrons. A moins que ce ne fût l’inverse…

 

On me mit au fait.

 

Dans un hameau des environs, on avait retrouvé le corps sauvagement torturé d’une vieille et surtout riche Batave qui avait choisi notre belle région pour y couler des jours paisibles. Des voisins qui ne l’avaient pas vue faire sa promenade rituelle s’étaient inquiétés, s’étaient permis de pénétrer dans l’imposante demeure, rénovée avec beaucoup de goût. Et là, ô stupeur, ils avaient découvert l’horrible spectacle. Bien évidemment, on avait eu tôt fait de découvrir sur les lieux de cette sordide agression une feuille blanche avec… Le mobile de ce crime odieux ne pouvait être que le vol comme l’attestaient les meubles fracturés, les tiroirs renversés et tout le désordre installé.

 

Comment pouvais-je expliquer la présence en ce lieu de cette feuille avec en-tête, coordonnées et sans doute mon écriture ?

 

Je n’en savais fichtre rien !

 

Ce que j’avais fait durant ces deux derniers jours ?

 

Il n’y avait rien de vraiment saillant dans mon existence qui pût les intéresser.

 

Et comme à mon habitude, je me suis muré dans un mutisme cabochard et borné. Bien sûr que j’aurais pu leur raconter cette étrange visite d’une étrange étrangère. Mais je me suis tu comme un môme boudeur. On ne se refait pas.

 

Après ? Après, j’ai cru entendre garde à vue. Que je fis automatiquement rimer avec Camus. Allez savoir pourquoi… Après ? J’ai eu tout le temps pour imaginer ce qui avait pu arriver. Ils avaient récupéré la feuille avec les explications de la petite annonce. Par téléphone, ils avaient dû prendre langue avec la vieille dame. Ils lui avaient rendu visite. Ils s’étaient vite rendu compte qu’elle devait avoir un pactole. Ils avaient exigé leur dû. Elle avait résisté. Ils l’avaient menacée, malmenée, estourbie. Avaient-ils déniché un quelconque magot ? Avaient-ils perdu ma feuille ? Ou bien l’avaient-ils ostensiblement déposée pour me faire porter le chapeau ?

 

Elle ? Elle n’y est pour rien, j’en suis certain. C’est lui qui a tout manigancé. Lui ? Un prédateur qui a su profiter d’une situation précaire, celle d’une de ces errantes qui ont fui les lointaines contrées d’une lointaine Europe. Un certain mur était tombé. Tout l’ancien système s’était effondré. Les anciens bureaucrates s’étaient vite convertis à l’économie de marché. Ils vendaient, bradaient et liquidaient tout, absolument tout. Et cette politique de privatisation sauvage (pléonasme) ne pouvait provoquer que précarité, chômage et misère. Il n’était donc pas étonnant de voir des hordes fuir toute cette barbarie pour gagner notre pseudo Eldorado et tenter d’y survivre par tous les moyens. Voilà ce que m’eût doctement asséné pour la niène fois l’un de mes anciens collègues. Ouais… Ce pouvait être une tentative d’explication…

 

Mais aujourd’hui, elle ne me satisfait pas totalement. Ce doit être un peu plus complexe, non ? J’ai tout le temps d’y penser. Personne à qui téléphoner. Pas d’avocat à contacter. Pas de livre. Pas de visite. Je suis seul entre quatre murs à peu près propres. J’ai tout le temps d’imaginer ce que fut ce destin que j’ai croisé durant quelques minutes, pas plus. J’imagine son histoire… que je finirai par écrire…

 

Ce matin, de nouveau, je n’ai rien dit. On m’interroge, je me tais. Je me suis juré de ne rien avouer. Et avouer quoi ? Que j’ai eu cette visite ? Et on me demanderait Quand ? Et on me demanderait que je dresse un portrait précis. J’en suis incapable. Quand on est fasciné, on n’a guère l’esprit à saisir les détails.

 

Et puis, dénoncer, c’est pas bien. Petit Robert, il l’avait fait une fois, dans la cours de récré. A la sortie de l’école, il s’était fait casser la gueule. Puis quand il était rentré à la maison, il avait dû expliquer comment il l’avait perdu, son bonnet. Et comme il avait pas donné d’explication, pif, il avait eu droit à un coucher, paf, sans souper.

 

Donc, je ne dis rien. Rien. Pas un mot. Je me contente de répéter que ce n’est pas moi. C’est tout. A la limite, j’ajoute qu’on fait erreur.

 

Mon aveu le plus long a été de déclarer pompeusement que la vérité était en marche et que rien ne l’arrêterait.

 

On n’a pas compris.

 

J’aurais pu expliquer, commenter et disserter. Mais je n’ai plus envie de faire cours.

 

Nouvelle primée (3e prix) lors du concours de
 nouvelles policières organisé en 2006 par le magazine Les Inrockuptibles

 
Par Jean-François Dormois
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Vendredi 8 février 2008
LES VISITEURS D'UN SOIR
 

- Maintenant que tout cela est terminé et que les choses sont redevenues un peu plus calmes, il conviendrait de raconter exactement tout ce qui vous est arrivé. Non ?

 

- Bien sûr. Mais je ne vous promets rien. Cela ne va pas être très facile. Nous sommes encore sous le choc. Cette dernière nuit a été plus que mouvementée. Elle a même été particulièrement éprouvante. Et ce d'autant plus que ma compagne et moi avions enfin trouvé l'endroit rêvé pour être tranquilles. Vous savez, nous avons longtemps visité la région avant de trouver et d'acquérir cette demeure en déshérence à l'écart de tout, loin des grands axes de circulation, des gens. Nous sommes plutôt des sauvages, voire des misanthropes ! Nous sommes de vrais ours, diraient certains. Certes, il nous arrive d'avoir quelques visites. Des amis que nous ne voyons guère mais qui apprécient eux aussi ce coin retiré et qui nous envient. Ah ! ce chôâ de viiie, mes chériiis ! Vous savez, pour nos professions, disons pour nos activités, nous n'avons pas besoin de voir ou de fréquenter grand monde. Ma compagne peint et gagne plutôt bien, moi j'écris et j'en vis. Dans les environs, on comprend mal que nous passions ainsi notre temps à ne rien faire. Du moins, c'est ce qui doit se raconter. Et quand nous descendons jusqu'au bourg pour faire nos courses, on ne manque pas de nous regarder d'un drôle d'air. On doit se demander d'où nous pouvons tirer nos ressources. C'est vrai, nous détonnons dans le paysage. Oui, il doit s'en raconter des histoires ! Comme le jour où j'avais apporté ma tronçonneuse à réparer. Pensez donc ! C'est quand même pas sorcier de changer la chaîne de votre engin ! Un gamin y arriverait tout seul ! Comme les rares fois où nous nous risquons à aller prendre un verre dans l'un des deux cafés de la place de la mairie. A notre entrée, on se retourne, on nous dévisage, on nous regarde. On doit commenter la tenue un tantinet excentrique de ma compagne. Ou mon crâne lisse et mes petites lunettes rouges. Mais cela nous indiffère totalement. Nous n'avons rien à nous reprocher. Ce matin, je me demande encore comment ils ont pu trouver notre tanière si loin de tout. Pour arriver jusqu'ici, ce n'est guère facile. Une petite route toute rapiécée, un chemin brouillé par les broussailles et qui se termine en cul-de-sac. Et le tout au milieu d'une garrigue pas très fréquentée et de quelques bosquets de chênes plus tordus qu'une vieille armée d'arthrosiques. Non, vraiment, nous ne nous attendions pas à une telle visite.

 

- Moins de littérature, je vous prie ! Venez-en au fait !

 

- Oui, je sais, je digresse et je m'égare. Mais c'est pour planter le décor, comme on dit. Il faut resituer l'événement dans son contexte. Donc, samedi soir, nous allions nous coucher après avoir bouquiné un bon moment près de la cheminée tout en sirotant un Lagavulin, un single malt de seize ans d'âge. Et comme tous les soirs, juste avant de me coucher, j'ai pris mon doulos et mon imper à la Bogart pour aller faire mon petit tour en privé solitaire, et ce, malgré le très mauvais temps. Voyez-vous, c'est l'une des raisons pour lesquelles j'aime assez la campagne. Sortir et faire quelques pas sur le chemin, penser au jour passé à taper à la machine, guetter une nouvelle idée d'écriture. Le tout sans être vu, sans devoir être reconnu. Et, surtout, pouvoir satisfaire un petit besoin tout naturel en pleine nature... Comme une sensation béate sinon de liberté du moins de bien-être ! Et c'est encore plus agréable quand il pleut, quand il fait froid ! On joue à frissonner et à vite regagner la chaleur de ses pénates ! Et, ce soir-là, il pleuvait dru, il ventait fort. Après ce trivial rituel, il ferait bon d'aller se réfugier sous la couette. Et je m'endormirais en songeant à la trame encore confuse d'une nouvelle que venait de me souffler ma déambulation nocturne et que je poursuivrais demain dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne...

 

Quand j'ai eu terminé et que je me suis retourné, elle était là derrière moi. Je ne l'avais pas entendue s'approcher, sans doute à cause du vent et de mes pensées profondes. En apercevant cette promeneuse tardive, en pleine nuit, sur ce chemin sans passant, je vous avoue que j'ai été surpris et que j'ai sursauté.

 

- Bonsoir. Excusez-moi, mais je suis tombée en panne, là-bas, sur la route, au bout du chemin. J'ai plus de batterie pour mon portable. J'ai aperçu de la lumière. Si ça vous dérange pas, je pourrais téléphoner ?

 

- Malheureusement pour vous, nous n’avons pas le téléphone. Ni fixe, ni portable.

 
 - C’est pas vrai ?!
 

- Si ! Ce n’est pas vraiment indispensable pour vivre, vous savez. Je suis vraiment désolé. Mais si je peux vous aider en quoi que ce soit.

 

En réalité, et pour parler franchement, cette intrusion tardive et inopinée au milieu de mon intimité nocturne ne me ravissait guère.

 
 - Tu parles tout seul ?
 
 - Non. Nous avons une visite.
 

- Une visite ? A cette heure ?

 

- Oui. Plutôt surprenant, non ?

 

- Alors, entrez ! Il fait un temps de chien dehors. Vous allez attraper la crève !

 

- Mademoiselle est en panne au bout du chemin.

 

- Bonsoir madame. Excusez-moi de vous déranger. J'aurais bien voulu téléphoner pour qu'on vienne me chercher. J'ai marché toute la journée, j'ai fait de la rando. Je suis trempée. Je suis crevée. J'aimerais pouvoir rentrer chez moi.

 

C’est vrai qu’elle était trempée la petite demoiselle ! Quelle idée d’aller randonner par ce temps !

 

- Ecoutez, il se fait tard. Nous n’avons pas le téléphone. Je n’y connais rien en mécanique automobile. Le mieux, ce serait de vous sécher, de manger un morceau. Après...

 

- Elle n’a qu’à rester coucher, ça ne nous dérange pas. Je lui ferai un lit dans l’atelier. Demain on avisera, a proposé mon amie.

 

Allez comprendre ! Nous vivons à l’écart de tous et de tout, mais il nous arrive quelquefois de jouer les bons Samaritains ! Quand l'occasion se présente. Ma compagne est naturellement serviable. Quant à moi, cette présence plutôt mignonne, je l’avoue, ne me dérangeait plus. Une silhouette plutôt bien dessinée, des cheveux si blonds, si longs qu'on eût pris pour une perruque. Bref, la jeune marcheuse était d’accord, elle nous remerciait, mais il lui fallait aller chercher quelques affaires dans sa voiture mal garée et verrouiller les portières. Je l’ai accompagnée jusqu’à son véhicule en lui éclairant le chemin avec ma grosse lampe torche. Dehors, il continuait de pleuvoir dru et de venter fort. Elle a fait ce qu’elle avait à faire et nous sommes revenus vers la maison. Je n’avais qu’une hâte, rentrer, me mettre au chaud et me sécher. J’allais refermer la porte derrière nous quand je me suis senti bousculé et poussé brutalement vers l’intérieur. Nous avions, me sembla-t-il, une seconde visite, mais un peu plus brusque, un peu moins polie, une seconde visite à petite gueule de gouape mal rasée et mal dissimulée par un bonnet baissé jusqu'aux sourcils et par une paire de lunettes noires. Et cette petite gouape tenait un engin à canon scié dans la main droite. Comme dans un mauvais film de série Z !

 

- Allez, Crâne d’œuf, on entre. Tous les deux-là, on s'assied sur le canapé et on ferme sa gueule. Si vous êtes sages, tout se passera bien. Sinon...

 

- J’ai horreur qu’on m’appelle Crâne d’œuf !

 

- Ecoute mon gars, franchement, j’en ai rien à battre. On a pas fait les présentations. On verra ça plus tard, si on a le temps. Parce qu’on est pressés, ma copine et moi. On tient pas à s’éterniser dans votre coin paumé.

 

Il a fait le tour de la grande pièce sans nous quitter du regard pendant que je ruminais. Quel merdeux ! Il n'y a pas d'autre mot. Se permettre de me traiter ainsi ! Et, pris de court, je l'avais laissé dire sans répliquer, ! Vexant ! Humiliant ! Rageant !

 

- Dites donc, les Parigots, chez vous, y’a rien d'intéressant. Pas de chaîne, pas de téloche, pas d’ordi. Qu'un pauvre transistor pourri à deux balles ! Vous êtes vraiment pas de votre temps. Mais bon, il doit bien y avoir autre chose. De la thune quelque part, vu que c’est plutôt confortable chez vous même si c'est paumé. Et puis tout le monde sait que vous vivez sans rien foutre. Faut assurer, non ? Vous êtes des rentiers, non ? Alors, c’est où la thune, Crâne d’œuf ?

 

- J'ai horreur qu'on m'appelle Crâne d’œuf !

 

- Ecoute, tu fais pas chier, CRANE D'OEUF ! Tu dis où tu planques ce qu'on veut. Pour l'instant, je suis un ami qui vous veut du bien. Mais si vous êtes pas plus compréhensibles...

 
 - Compréhensifs.
 
- T'as dit ?
 
- Compréhensifs.
 

- M'en fous ! Alors, comme ça, vous avez rien ? Non ? Là, tu charries. Si tu continues, je sens que je vais m'énerver.

 

Et il s'est approché de l'espace qui me sert de bureau. Il a pris un premier encrier d'encre noire, en a répandu tout le contenu sur mes feuilles. Et puis un second encrier renversé sur quelque chose en cours. A hurler ! Puis il a saisi et laissé tomber sur le carrelage mon autre outil de travail, ma vieille Remington. J'ai serré les poings et les dents. J'ai piteusement baissé les yeux pour ne pas assister au carnage. Des rayonnages, il a fait dégringoler un certain nombre de volumes. J'ai relevé la tête mais je n'ai pas eu le temps de l'en empêcher. J'ai horreur qu'on malmène les livres, surtout les miens, mon seul vrai bien. Je me suis levé. Il m'a fait renifler son engin On se calme Tu t'assis (Tu t'assois ou tu t'assieds, ignare !) Bref, la tension montait, monsieur risquait de déraper. On commençait aussi à se croire dans Straw Dogs de Sam Peckinpah.

 

- T'as pas compris ? On se calme ! Alors, comme ça, il a pas l'air d'aimer qu'on les touche ses bouquins ? Moi, le papier, tu sais, j'en ai vraiment rien à secouer. Tu vois, c'est depuis l'école, mon vieux. Ce qu'ils m'ont fait chier avec leur putain de lecture tous ces empaffés de profs !

 

Et il a continué son oeuvre de vandale jusqu'à la lettre Z comme Zweig (les deux) pendant que la fille, dans le recoin qui nous sert de chambre, mettait sens dessus dessous la grande penderie.

 

- Y'a rien non plus là-dedans !

 

- Alors, le fric, ça vient ou je continue ? Non ? Tiens, je vais faire mumuse.

 

Et il s'est mis à jouer les Pépé Carvalho du pauvre. Il a jeté un premier livre dans la cheminée, un bon Crumley m'a-t-il semblé. Et puis un un Ellroy. Et puis un très vieux Malet (sans Isaac). C'était un autodafé. Dans l'ordre alphabétique certes, mais un autodafé quand même. ! Alors, là, je me suis levé et j'ai hurlé NAZI !

 

Il a de nouveau pointé son engin vers moi.

 

- Pauvre nase toi-même ! Tu vois, ça fait des flammes. C'est juste utile à ça, faire un bon feu pour se chauffer les miches.

 

Il s'est tourné vers les murs en pierre apparente qu'il avait épargnés jusque là car il ne s'en était pris qu'au plus évident pour lui, à savoir le mobilier, nos quelques bibelots, la vaisselle et le linge.

 

- Et tous ces trucs, là sur les murs, c'est quoi ? C'est pas comme des peintures, non ? Et ça représente quoi ? Y'a des miros pour aimer des tableaux comme ça ? On voit même pas ce que ça représente. Y' a que des traits et des couleurs. Je t'en chie un comme ça tous les matins, moi ! Et ça se vend ? Y'a des gogos pour acheter ça ?

 

- Oui, il y a des amateurs, des vrais ! a commenté mon amie. Et même, ils sont prêts à y mettre le prix.

 

Elle n'aurait pas dû commenter ainsi. L'autre a vite saisi.

 

- Alors, comme ça, ça vaut cher ? Hein ? Mais moi, j'aime pas du tout. Je préfère les posters.

 

Il a pris le couteau à pain qui traînait sur la table, et il s'est mis à lacérer lentement, méthodiquement son tableau préféré, celui dont elle n'a jamais voulu se séparer, Angelot footballeur. Elle a crié CONNARD ! PAUVRE MEC ! ORDURE ! Il l'a giflée. J'ai bondi. Je me suis pris un coup de crosse dans le bas ventre qui m'a cassé en deux. Et ce connard, ce pauvre mec, cette ordure s'est mis à tout bousculer, à tout casser, à tout ravager dans notre grande salle divisée en plusieurs alcôves qui lui donnent un air de loft rural. Dans le coin servant de chambre, dans celui servant de cuisine, dans un autre servant de salon, il a tout bousculé, tout cassé, tout ravagé. A grands gestes, à coups de pied, à coup de crosse. Lentement, méthodiquement, efficacement. Que pouvais-je faire ? Bien sûr, dans mes romans policiers, mes héros d'encre et de papier trouvent toujours LA solution pour s'en sortir. Mais à ce moment délicat de l'histoire, j'étais confronté à la dure réalité. Et cette réalité tenait de quoi nous envoyer tous les deux ad patres, poil aux f... Excusez-moi ! Je ne peux m'en empêcher. Donc, il valait mieux se méfier. Pas de parole malencontreuse, pas de geste inconsidéré. Apparemment, ce merdeux avait vu trop de mauvais films. Il jouait le tueur froid, sûr de lui jusqu'à la caricature. Il fallait cependant se méfier, se méfier de ce jeune mâle frimeur. En réalité, ce devait être le genre de gamin à s'énerver d'un coup, à être soudainement pris de panique jusqu'à commettre l'irréparable. Les journaux sont pleins de ces faits divers où un jeunot qui a vu trop grand pour lui s'affole et presse la détente. Il fallait gagner du temps en attendant de trouver la faille ou les ressources musclées d'un Dirty Harry.

 

- Alors, il est où le pognon ? On sait que vous en avez, ça se voit. Ta bonne femme, elle les vend ses trucs. Et ça rapporte, elle l'a dit. Et toi, tes bouquins, il paraît que ça gagne un max, non ? On t'a vu une fois à la télé. T'es une gloire ! Et sûr que vous devez vous faire payer de la main à la main, surtout pour les peintures. Comme ça, ni vu ni connu.

 

- Excusez-moi, mais vous n'y connaissez rien, ai-je avancé en me massant le bas ventre. Les artistes doivent déclarer tout ce qu'ils vendent et ce qu'ils gagnent. On appelle ça bénéfices non commerciaux.

 

- Te laisse pas embrouiller ! a lancé la pseudo randonneuse. Ils en ont du fric, et ici ! C'est sûr et certain. T'as vu leur baraque ? C'est pété de thunes ! Les bouquins, les tableaux, tout ça, ça chiffre ! Y'a qu'à embarquer un max de trucs, ceux que t'as pas encore flingués !

 

- Arrête ton délire! J'ai pas un camion de déménagement, moi ! Et après, qu'est-ce que t'en fous de tout ce bordel ? Faudra le refourguer, et c'est pas mon truc. Non, moi, je veux des biftons, de la caillasse, de la vraie ! Alors, ça vient, Crâne d’œuf ?

 

C'est à ce moment-là que nous avons entendu miauler derrière la porte qui donne sur la cour. C'était Bébert notre chat qui revenait se mettre au chaud lui aussi. La fausse marcheuse a ouvert la porte et l'a fait entrer tout en s'extasiant Qu'il est beau ! Nous n'avions donc pas affaire à une brute totale ! Sans doute une pauvre môme qui n'avait pas fait le bon choix, qui s'était laissée embobiner par le premier frimeur venu...

 

Mais le barbare a saisi Bébert par la peau du dos et s'est dirigé vers la cheminée. Nous avons vite saisi sa sale intention et nous avons tous deux hurlé :

 
- NON ! Pas ça !
 

- Alors ? On devient raisonnable ?

 

- Ce que vous cherchez se trouve dans l'atelier de mon amie, dans l'autre bâtiment, au fond de la cour. Je vais vous y conduire.

 

Nous sommes sortis, le visiteur et moi, pour rejoindre l'atelier de l'autre côté de la cour. Quelques mètres à parcourir, pas plus. Quelques mètres, pas plus, pour trouver une issue à cette embrouille, pour sortir au plus vite de ce véritable merdier. Par la manière forte ? Je n'étais pas en mesure de rejouer Gunfight at theO.K Corral ou quelque chose du même genre. Mon seul colt, c'était    le briquet dans la poche de ma chemise de faux bûcheron canadien ! Et puis, je ne suis pas un chaud partisan de l'autodéfense à la Charles Bronson ni un fervent défenseur de la morale sécuritaire ambiante. Donc, trouver une issue honorable au conflit mais sans perdre la face. Trouver un compromis honorable, mais lequel ? Le touriste enfouraillé railleur qui me suivait ne semblait guère décidé à s'asseoir à la table des négociations. Alors ? Céder à sa revendication ? Capituler en rase campagne trempée par la pluie et battue par le vent ? Que faire ? Son insulte à mon égard, la gifle pour mon amie, les livres brûlés, les toiles lacérées, tout cela me restait en travers de la gorge. Barbare ! Iconoclaste ! De même, mon incapacité à réagir tel un implacable Callahan. Et vouloir s'en prendre à notre Bébert ! Sadique ! Mais que faire ? Que faire pour le moucher ? Oui, que faire pour s'en sortir sans casse mais sans passer pour un péteux ?

 

- Mais ça pue là-dedans !

 

Oui, c'était l'odeur prenante de l'essence de térébenthine. Une des nombreuses bouteilles traînait ouverte sur une étagère. Quand je viens la visiter dans son atelier, je lui répète souvent de fermer ses bouteilles car elles empestent l'atmosphère, et c'est un produit dangereux. Mais à ce moment précis de l'histoire, je n'aurais pas fait la remarque...

 

Surtout quand il m'a répété une nouvelle fois :

 

- Alors, il est où ton trésor, Crâne d’œuf ?

 

- C'est dans le mur. Là-haut. Au-dessus de l'étagère. Derrière les bouteilles.

 

Je ne l’ai pas laissé prendre l’initiative. J’ai vite grimpé sur le tabouret, j'ai saisi la bouteille d’essence et le Zippo.

 

Il a beaucoup hurlé en se tenant le visage à deux mains.

 
- Et après ?
 
- Oh ! Après...
 
Par Jean-François Dormois
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Samedi 26 janvier 2008
DIX-HUIT TROUS
 

  On n’a rien vu venir, parce que c’est venu sournoisement.On a peut-être laissé faire, parce que ça s’est fait doucement. On s’est sans doute bouché les yeux, pour ne pas voir. On s’est contenté, c’est certain, de constater avec résignation les dégâts de cette lente érosion et de déplorer en silence que les temps changeaient.

 

Par exemple, quand le Désiré Desbrosses a pris sa retraite, eh bien, son garage, personne dans le coin ne lui a proposé de le reprendre. De toute façon, il voulait continuer d’habiter le logement au-dessus de l’atelier. Gênant pour un éventuel repreneur.

 

Deux ans auparavant, c’est la Noémie Reboul qui avait fermé son épicerie-dépôt de pain-presse-tabac-souk à toute heure. En effet, il aurait fallu un Balzac en grande forme pour décrire son antre aux trésors. Elle se faisait trop vieille, la Noémie. Elle s’emmêlait dans ses additions. Heureusement pour elle que personne n’en profitait. Et puis elle radotait. Elle irait chez sa fille, en ville. En ville, où on trouve de tout en grande surface, et moins cher. Surtout l’essence, un produit d’appel comme disent les spécialistes.

 

Restait le bistrot du Paulo. Qui a fermé, lui aussi. Mais dans des circonstances pas gaies. Ce soir-là, Paulo tentait de rouler à peu près droit, mais avec un peu trop de sang dans l’alcool. Et il est allé câliner un platane d’un peu trop près. On raconte qu’un jeune couple envisage de reprendre le fonds. Mais c’est que des on-dit… Les anciens, ils sont les plus nombreux, sirotent désormais leur topette à domicile en cachette de la Manman qui n’est pas bien d’accord avec de telles pratiques solitaires. Bref, comme véritables activités, ne restaient plus que la poste et l’école avec ses deux classes.

 

Pour la poste, ils ont commencé par réduire le nombre d’heures d’ouverture du guichet. Ce n’était plus tous les jours. Et puis, ils ont décidé de la fermer définitivement. C’est là qu’on a commencé à réagir. Un barbu, qui travaillait d’ailleurs en ville, a pondu un tract appelant à la création de ce qu’il appelait un comité pour la défense des services publics. A sa première réunion, on était, disons… quinze, sur cent quatre-vingt-deux habitants. Un succès. Et ça a vite dégénéré, ça s’est vite engueulé. Le maire, qui était venu sans trop de conviction mais il fallait qu’il se montre, le maire donc a déclaré que ce comité, c’était trop politique, qu’il interviendrait, lui, en tant qu’élu. Deux ou trois ont bafouillé qu’un bureau de poste, ce n’était plus guère utile à l’heure des nouvelles techniques d’information et de communication. Et même, cette fermeture, ça pouvait contribuer à réduire la dette publique, comme l’a soutenu un jeune prétentieux qui s’était fait construire une villa d’un style prétentieux et pas du tout local à l’écart du village. La majorité n’a rien dit. Bref, le comité en question était mort-né.

 

Quand ils ont annoncé la fermeture de la classe unique de l’école, alors là, on a davantage réagi. Il peut même s’écrire que ce fut un sacré événement, le premier depuis des lustres ! Tout le monde s’y est mis, s’est bougé, s’est mobilisé. Les parents d’élèves, la maîtresse et son syndicat. Même le maire a bien été obligé de se mouiller. Banderoles sur les grilles, occupation des lieux, article et photo dans la presse locale. Et des délégations à la ville, à la préfecture où siègent les autorités dites compétentes. Cependant, quand ces mêmes autorités daignaient recevoir une délégation, c’était un vrai dialogue de sourds. D’un côté, c’était baisse démographique et calculette à la main. De l’autre, c’était avenir des enfants, conditions idéales d’enseignement… Le barbu, qui avait deux gamins à l’école et qui avait repris du service pour l’occasion, leur assénait ce qu’il avait noté sur ses petits bouts de papier. Le taux de fécondité de notre pays est le plus élevé du continent ! Il est aberrant de vouloir fermer aujourd’hui ce qu’il faudra rouvrir demain ! Logique purement comptable ! Rigueur budgétaire ! L’Etat abandonne sa mission de service public ! On était assez d’accord avec lui, mais rien n’y a fait. Les autorités ne sont pas revenues sur leur décision. Aujourd’hui, les minots se lèvent tôt, guettent le bus de ramassage par tous les temps, rentrent le soir éreintés après avoir dûment déconné dans le dos du conducteur. Et il n’y plus ni rencontre ni conversation devant les grilles de l’école. Le matin, à midi et en fin de journée, la place Gambetta est vide et morte. Et puis, comme il n’y a plus de cantine, il n’y a plus besoin de la Maryvonne Fradet pour faire la cuisine. Elle a donc perdu son emploi, la pulpeuse et rousse quadragénaire. On dit que le maire projette de transformer l’école en gîte rural. On le dit. Mais pour qui ? Qui viendrait s’enterrer là durant les vacances, loin de tout ? Le prochain grand axe est loin, la départementale est de plus en plus mal entretenue. Bien sûr, il y a le paysage. Des plateaux rocailleux couverts de chênaies tordues surplombant les vignes en pente douce. Avec, ça et là, le long du cours d’eau souvent à sec, quelques demeures rachetées naguère par des étrangers dont on dit qu’ils viennent avec leurs provisions et qu’on ne voit guère dans les rues ! Qu’y feraient-ils ?

 

Et les vignes ? Les vignes, on les arrache car il y a certaines directives, avec quelques primes pour faire passer la pilule amère. Alors, par ici, le vin ne permet plus de vivre. Les quelques-uns qui s’échinent encore sont endettés jusqu’au cou. L’an dernier, le Mario Scabelli ne s’est pas raté. Les jeunes, on les comprend, ne veulent pas reprendre les parcelles des parents. C’est trop dur ! Alors, ils partent en ville. Bref, c’est un peu comme dans une vieille chanson de Jean Ferrat…

 

Je n’ignore pas que mon introduction paraîtra trop longue et fastidieuse. Mais elle me paraît nécessaire si l’on veut comprendre le contexte, pas très original, de l’histoire qui va suivre et que j’ai déjà en partie couverte en tant que correspond local du grand quotidien régional.

 
     J’en viens donc aux faits, rien qu’aux faits. 
 

   C’est au début du mois décembre que le maire invita toute la population pour une espèce de grand-messe qui se tint dans la salle communale. Nous étions nombreux. Et ce soir-là, nous eûmes la primeur d’une annonce dont les prolongements et les conséquences dramatiques furent ultérieurement relatés dans différents articles…

 

  -Mes chers concitoyens, je vous remercie d’être venus si nombreux… Bilan globalement positif des actions réalisées par l’équipe en place… Grande (auto)satisfaction…. Poursuivre dans cette voie…. De grandes ambitions pour notre petite commune…. Dialogue citoyen… Démocratie participative… Et, ce soir, j’ai l’immense plaisir de vous annoncer le grand projet qui va insuffler une vie nouvelle à notre communauté, qui va… qui permettra… qui offrira… qui ouvrira… qui sera, sans nul doute,…

 

    Bref, ce soir-là, il finit par nous annoncer qu’un promoteur (étranger) projetait d’investir dans la création d’un golf de dix-huit trous sur une soixantaine d’hectares. Tout le monde s’est regardé sans trop comprendre. Alors, pour nous expliquer, il a déroulé, punaisé puis commenté une immense carte. Le site choisi comprenait tout le fond de la vallée de la Duragne, c’est-à-dire la zone la plus verdoyante, en direction de Bargnac, les deux versants dont les vignes avaient été en grande partie arrachées ainsi qu’une bonne part du bois de Gabelou.

 

    - Outre le parcours et le club house, nous envisageons la construction d’un lotissement de vingt bungalows dans le bois…

 

    Et de nous exhiber des plans en couleur, de nous donner force détails techniques, de nous rassurer quant au financement, de nous convaincre des bienfaits économiques d’un tel projet, de nous promettre la création d’emplois, de…

     - S’il vous plaît, monsieur le Maire ! Permettez- moi d’intervenir.
     C’était le barbu, encore lui, qui se levait, prenait la parole et haussait le ton.
     - Mais, laissez-moi terminer mon exposé, je vous prie !
   - NON ! Cela fait plus d’une heure que vous nous soûlez de belles paroles ! Votre projet est aberrant ! Il relève de la pure mégalomanie ! Sur le plan écologique, c’est une catastrophe programmée ! Pour un golf, il faut de l’eau, d’énormes quantités d’eau ! Car il faut arroser le gazon pour qu’il soit d’un vert impeccable. Et ce, pour que quelques nantis puissent venir taper dans la baballe. Où allez-vous trouver toute cette eau nécessaire ? La Duragne est vite à sec, vous ne l’ignorez pas. L’été dernier, souvenez-vous, vous avez dû prendre certaines mesures de restriction.
     - Il y a les nappes frénétiques !
     - Phréatiques, monsieur le maire, les nappes phré-a-ti-ques. Et si jamais vos nappes existent, ce qui reste à prouver, elles seront vite polluées par tous les fertilisants nécessaires à l’entretien dudit gazon. Sans compter les ruissellements qui ne manqueront de pourrir la Duragne. Quant aux bungalows, qui les louera ? Toujours des nantis ! Le littoral est proche. Et nul n’ignore que le sable fin attire plus le vacancier que nos rocailles. Et à qui rapporteront les locations de vos cabanes ? A votre promoteur ! Quant aux emplois, permettez-moi d’être sceptique. Ce ne seront que des emplois saisonniers. Et tout le monde ici sait ce qu’il en est des salaires et des conditions de travail dans ce secteur ! Nous, nous voulons de vrais emplois ! Alors, votre golf, si vous saviez où je me le mets !…
 

    Et après ? Après, j’avoue que je n’ai pas tout saisi. La joute verbale a vite dégénéré en brouhaha, le brouhaha en tumulte, et le tumulte presque en bagarre de saloon. Il y eut très vitedeux camps en présence, les pour et les contre, les partisans et les opposants, le parti du oui et celui du non… Pour une fois, ce soir-là, il y eut de l’animation, ce soir-là et puis durant près d’un an. Enfin, le village revivait !

 

    Le lendemain matin, c’était un dimanche, le barbu ainsi qu’une dizaine de ses partisans occupèrent les rues, déambulèrent, firent du porte à porte plus ou moins close, distribuèrent des tracts, invitèrent la population à une réunion publique (dans le chai désormais désaffecté du Marcelin Reboul) afin de constituer le GAG (Groupement Anti-Golf), le terme comité, jugé trop « politique » et enjeu de moult discussions animées ayant été abandonné.

 

    Dans les semaines et les mois qui suivirent, ce fut une nouvelle guerre du golf. Les uns firent venir des spécialistes de l’environnement, plantèrent des pancartes NON AU GOLF, investirent les marchés des bourgs environnants, menèrent quelques actions spectaculaires… Les autres invitèrent le fameux promoteur et son staff, eurent accès aux médias régionaux, sollicitèrent leurs relations politiques, réalisèrent une habile campagne de communication… Inutile de dire que ce conflit dégénéra très vite en guerre civile. Quelques familles implosèrent, des anciens ne fréquentèrent plus le même banc, de plus jeunes se bagarrèrent, de vieux amis s’évitèrent. Bref, tout rimait avec guerre. Jusqu’au jour où…

 

    Jusqu’au jour où fut découvert, selon la formule, un corps sans vie, celui du maire dans une cabane de vignes isolée du côté de Pétignac. Dans un premier temps, on pensa à un suicide comme tendaient à le prouver la présence et la position de son fusil de chasse.

     - Pensez-donc, avec toute cette histoire, il était surmené !
    - C’est sûr, ça vous fatigue un homme, cette sacrée politique ! Mais très vite, divers indices (la disparition inexpliquée de son véhicule, des traces de pas et de pneus, des fibres textile près de la cabane) et, surtout, une autopsie sérieuse et minutieuse accréditèrent la thèse du crime. Ne restait plus qu’à trouver le/la/les coupable(s)…
 

    Bien évidemment, il y avait un suspect tout désigné, du premier choix, le barbu ! Il eut quelques difficultés à faire la preuve de son innocence. Par exemple, on lui rappela plusieurs affrontements musclés avec diverses forces de l’ordre à l’occasion de manifestations anciennes quand il était étudiant, ainsi que quelques brefs séjours dans divers commissariats de la capitale… Pour s’en sortir, eh bien, il dut avouer qu’à l’heure du crime, eh bien, il était chez une dame avec laquelle il avait fort sympathisé durant la campagne du GAG.

        - Et le nom de cette dame ?
       - Eh bien, c’est plutôt délicat…
      - Son nom ?
    - Maryvonne Fradet.
     Qui confirma cet alibi extra-conjugal.
 

  L’enquête se poursuivit mollement en même temps que retombaient au sein du village toutes les tensions qu’avait suscitées ce fichu projet dont personne, absolument personne, ne voulait plus entendre parler ! Mais entre quatre murs, nul doute qu’on ne manquait pas d’émettre quelque hypothèse quant à l’identité de/des assassins… On se regarda différemment, on gomma certains mots, on éviter certains sujets. Non, ce n’était plus comme avant.

 

  Quant au projet de golf, par la force des choses, il se trouva suspendu sine die. Il fut procédé à l’élection d’un nouveau maire un peu plus raisonnable et pragmatique. Quant à l’enquête…

 

   Deux ans plus tard, le hasard - toujours lui ! - réveilla les fâcheux souvenirs.

 
    Souvenez-vous, le fameux promoteur…
 

   Oui, vous avez deviné ! Usons d’un euphémisme, à savoir que ce monsieur n’était pas des plus honnêtes, vous ne lui auriez pas confié votre montre… Donc ce monsieur se retrouva un beau jour impliqué dans diverses affaires financières. Les enquêteurs retrouvèrent les traces de son passage dans notre commune… Passons sur les détails… Ce monsieur fut vite contraint d’avouer qu’entre lui et feu le maire, une histoire d’argent… Commission, pot-de-vin (ce qui dans notre région…), dessous-de-table… Au cours d’un douteux maquignonnage nocturne en rase campagne, la discussion s’était envenimée, avait dégénéré dans le 4X4 du maire. Un fusil de chasse chargé sur la banquette arrière, le plus rapide qui s’en saisit, qui tire et qui téléphone ensuite à deux nervis de son staff de faire en sorte que…

 
    P.S.
 
    Pour conclure, je voudrais préciser deux points.

   Le premier, c’est que je n’ai rien, absolument rien contre les golfeurs, les promoteurs et, surtout, les maires, trop attaché que je suis à la démocratie communale.

     Le second, c’est que j’ai fait tout un roman de ces événements. Un roman dans lequel évidemment toute ressemblance… Un roman dans lequel faits, descriptions, portraits, dialogues… Un roman dans lequel tous les ingrédients nécessaires ont été développés mais qu’il est impossible de placer dans ce genre exigeant qu’est la nouvelle.
   Pour le moment, je guette la réponse convenue d’un éditeur éventuel. En attendant, je me contente de rédiger la chronique attentive des minuscules faits et gestes d’un village qui se terre et se tarit.
Par Jean-François Dormois
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Samedi 26 janvier 2008
INEDIT

A l’approche de l’échéance, je me dois de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

Selon la formule usitée.

Jusqu’à une date très précise, je n’étais qu’un modeste éditeur descendu s’établir en province. Auparavant, j’avais eu la chance très inattendue de faire un héritage assez conséquent. J’avais donc alors abandonné mon poste d’adjoint au conservateur responsable des bibliothèques de quartier dans une grande ville de la banlieue parisienne, et j’avais choisi de venir m’installer dans un coin tranquille, à l’écart de tout. J’avais acquis l’occasion inespérée, selon la formule convenue de l’agent immobilier. Comme des dizaines d’autres, ma petite maison vivotait mais je m’en sortais plutôt bien . En matière éditoriale, je n’ai jamais pris de risques inconsidérés. A la tête des Editions du Val d’Antan, j’ai toujours fait dans ce qu’on pourrait nommer la littérature régionaliste (voire quelque peu passéiste ! ) C’est un produit qui se vend plutôt bien. Aux gens d’un certain âge qui éprouvent la nostalgie du bon vieux temps. Aux apprentis écologistes qui retrouvent des racines authentiques. Aux touristes qui veulent emporter un peu du terroir qu’ils ont sillonné.

J’étais donc un éditeur relativement comblé. Je papotais avec plumes locales. Je paradais dans les fêtes du livre d’alentour. J’animais certains débats dans les cercles qui se voulaient littéraires Bref, je plastronnais et j’étais départementalement reconnu ! Et donc des manuscrits non sollicités d’affluer. Je dois l’avouer, je ne lisais que ceux des auteurs déjà publiés par mes soins et qui jouissaient d’une certaine notoriété chez un lectorat convaincu. Je n’aurais jamais pris le risque d’éditer des inconnus. Je ne faisais donc que parcourir d’un œil distrait leurs productions et leur adressais la lettre convenue.

C’est avec un vif intérêt…
Malheureusement…
Veuillez…

Jusqu’au jour où…

Je reçus par la poste un pavé conséquent. Trois cent soixante-cinq pages tapées… à la machine ! En province, il y avait donc encore des plumitifs qui ignoraient les avantages techniques du traitement de texte ? Ou qui s’y opposaient farouchement ? Trois cent soixante-cinq pages numérotées… au stylo à bille et reliés grâce à un gros serre-feuilles en plastique noir ! Bref, un objet très artisanal dont la destination évidente ne pouvait être que le pilon. En le soupesant d’un œil narquois, j’ai vite jugé que je n’aurais pas de temps à perdre à parcourir un tel brouillon. Cependant, par acquit de conscience, j’ai tout de même lu les premières lignes. Et au bout de lignes, j’ai su avec cette sorte de certitude qui, lorsqu’elle vous tient, ne vous lâche plus, que ce texte… Je dois l’avouer, je suis tombé dedans. Je n’ai pu m’en arracher et je lui consacrai tout un week-end sans pouvoir m’extraire de ma couche. Je ne pouvais plus le lâcher. Selon l’expression éculée, je l’ai dévoré. D’une seule traite. Et j’en suis sorti pantois, déconcerté, stupéfait, bouleversé, tout à fait chaviré. Dans ce métier, on a beau être réaliste et pragmatique, on a beau flirter quelquefois avec un certain cynisme, on n’en demeure pas moins attaché à la vraie littérature. Et je dus en convenir… Il y avait eu la Bovary, la Recherche, le Voyage… Il y aurait désormais… Il ne pouvait en être autrement ! Je n’étais pas d’accord avec le titre, mais ce n’était là qu’un infime détail. A son tour, cet inconnu révolutionnait TOUT ! Entre mes mains, il y avait TOUT ! Comment dire ? Comme une synthèse de ce que divers monstres, qu’ils fussent étrangers ou français, avaient produit jadis et naguère. A son tour cet auteur inconnu, surgi des profondeurs provinciales, méritait d’entrer dans le panthéon littéraire. Pour moi, cela ne faisait aucun doute, aucun. Ce roman ferait l’effet d’une véritable bombe. Il ne pouvait en être autrement. Mais peut-être que je me laissais emporter…

Cependant, allais-je prendre le risque financier de publier cet inconnu ? Par ailleurs, ce roman ne répondait pas au profil éditorial de ma maison. Pourquoi me l’avoir adressé ? Certes, son auteur était une sorte de voisin puisque résidant à l’autre bout du département. Peut-être avait-il choisi d’envoyer son manuscrit à la maison d’édition la plus proche, et ce, par pure ignorance des pratiques éditoriales. C’était une hypothèse. Peut-être avait-il déjà proposé son roman à de grandes maisons parisiennes ? Et, après des mois d’attente, il avait fini par recevoir la réponse convenue. Alors, échaudé comme tant d’autres sans relations, il s’était rabattu sur des éditeurs moins prestigieux… Je voulus en avoir le cœur net. Cette fois, je me fendis d’un courrier plus personnalisé. J’invitai cet auteur inconnu à nous rencontrer le plus tôt possible. Je le priai aussi d’apporter avec lui ses autres productions s’il en avait sous le coude.

Quelques jours plus tard, nous faisions connaissance.

D’emblée, je fus frappé par sa ressemblance avec Serge Reggiani. Oui, il était venu avec ses œuvres complètes. Un gros paquet. Des poèmes, nombreux. Des nouvelles, en quantité. Deux autres romans, moins épais que celui qu’il avait soumis à ma lecture, à mon jugement. Oui, il écrivait depuis des années. Non, il n’avait jamais cherché à se faire publier. Parce qu’il jugeait cette démarche… puérile… indécente… voire obscène. Et même, il était honteux d’écrire mais il ne pouvait s’en empêcher. Non, il ne craignait pas d’être jugé, voire descendu en flèche. Simplement, il redoutait de tout déballer, d’être impudique. Mais, en même temps, il était curieux de savoir ce tout cela valait. Alors, avec l’âge, il avait voulu tenter le coup. Il avait besoin d’un jugement. Comme ça, pour voir, mais sans rien attendre. Il ne comptait pas sur la littérature pour vivre, dans tous les sens du terme. Comme il ignorait tout des arcanes de l’édition, il avait feuilleté l’annuaire et noté l’adresse la plus proche de chez lui, en l’occurrence la mienne. Le jour où il s’était enfin décidé à porter sa grosse enveloppe jusqu’au bureau de poste, il avait eu honte. En y allant, en en revenant, il avait rasé les murs. Il serait content que son roman prenne l’apparence matérielle d’un vrai livre en tant qu’objet. Une centaine d’exemplaires qu’il aurait peut-être le courage de proposer à des amis, des relations. Il aurait pu tenter l’auto édition… C’était trop facile ! Il désirait connaître ce qu’il appelait les rites initiatiques du monde de l’édition. Il usa d’une métaphore sportive. Son niveau d’écriture était régional mais pas national. Et plutôt premier au village que le second dans Rome. Cet entretien me fit penser aux premières prestations télévisuelles d’un Patrick Modiano. Beaucoup de propos bégayants, confus, elliptiques. Je mis toutes ces maladresses sur le compte de l’émotivité. C’était la première fois qu’il était confronté à une telle situation, qu’il rencontrait un éditeur en chair et en os. Voyant qu’il était de plus en plus mal à l’aise, je lui proposai un viognier, un vin de pays de Vaucluse. Il ne cracha pas dessus ! Et sa parole fut plus claire et mieux articulée. Nous parlâmes longtemps. Vers neuf heures du soir, je dus mettre fin à notre entretien et lui demandai de bien vouloir me laisser ses manuscrits, tous ses manuscrits.

- Tapuscrits, me reprit-il, tapuscrits. Et prenez-en soin, ce sont là mes seuls exemplaires. Comme Pepe Carvalho, j’ai brûlé les brouillons, tous les brouillons. Vous comprenez, je voulais parvenir à un résultat unique et propre. Je ne désire pas laisser de traces, de traces raturées et sales. Que du propre.

La nuit qui s’ensuivit, je me plongeai dans ses autres productions. J’éprouvai le même choc que lors de la première découverte. Mais allais-je prendre le risque financier de publier tout cela ?

Le lendemain matin, en parcourant la presse locale, je lus :

Un conducteur se tue en percutant un camion

Comme le nom de ma commune était mentionné, je fis l’effort de lire l’article. Nouveau choc. Une petite route, la nuit. La pluie, un stop non respecté, un poids lourd qui surgit, un choc frontal, une ceinture non bouclée… Il était mort sur le coup, mon écrivain, mon auteur… Peut-être à cause de trop d’émotion ? Sans doute à cause de ce viognier qu’il avait trop apprécié… Il me restait son œuvre. Qui pourrait la réclamer ? A aucun moment, il n’avait parlé d’une quelconque famille. Apparemment, ni femme ni enfant. Alors, qui pourrait s’enquérir de ses écrits ?… Je pris la précaution de ranger toute sa production dans un tiroir choisi. Et fermé à clé. Très souvent, à la manière d’un gamin découvrant ses premières chapitres de littérature « osée », je relisais son gros roman dont je finis par m’imprégner sans effort jusqu’à le savoir par cœur, comme disent les gosses.

Des mois passèrent. Nul ne paraissait s’inquiéter de ces manuscrits (pardon, tapuscrits !) à l’abandon. J’en étais devenu le seul dépositaire. Et j’étais fort conscient que je possédais là quelques pépites d’encre et de papier. Un matin, je n’y tins plus. Je me mis à réécrire son œuvre avec des moyens plus contemporains et mieux appropriés. Ce recopiage mot à mot, qu’aurait puni quelque hussard noir de la République, me prit plusieurs semaines. Enfin, je vins à bout de mon labeur de faux moine copiste et pilleur. Je changeai le titre et imposai le mien. Je me demande encore si j’éprouvai quelque honte ou quelque fierté quand j’écrivis nom sur la première page…

Ensuite ?

Ensuite, tout alla très vite.

Je le répète : je ne voulais pas que ce roman fût publié par mes soins. C’eût été trop facile. Je voulais savoir ce qu’en pensaient les grandes maisons d’édition de la capitale. J’appréhendais quelque peu : n’allaient-elles pas découvrir que c’était l’œuvre d’un modeste confrère ? Il n’en fut rien. Pensez donc ! Je n’étais qu’un sous-fifre, pas un rival potentiel. D’ailleurs, plusieurs centaines de kilomètres nous séparaient.

Je n’attendis pas très longtemps la réponse, juste le temps de songer à ces nombreux imbéciles qui avaient laissé passer, par exemple, Paul Auster… En effet, la première tentative en direction de la maison la plus prestigieuse fut la bonne ! Donc, réponse relativement rapide, entrevue, contrat. J’eus droit à la couverture blanche, à un premier tirage conséquent. Succès de librairie. Très rapidement, je dépassai les chiffres de Jonathan Littell et de ses Bienveillantes. Articles enthousiastes, dithyrambiques et unanimes aussi bien de la part des lecteurs que des critiques. Je les ai tous lus, découpés et conservés. Ce soir, je les feuillette encore…

A lire comme un roman plein de vie, celle qui fait les immenses chefs-d’œuvreUne langue ! Une langue immédiate et virtuose à la fois… un premier roman porté par un souffle ravageur d’une netteté rare… Une écriture factuelle jusqu’à l’extrême dépouillement de l’action…

Des dizaines de milliers d’exemplaires vendus, des centaines dédicacés. Je fus l’invité de tous les médias. Je parus sur tous les plateaux. Je répondis à moult interviews. Je fus de tous les raouts mondains. Je rencontrai de grands noms du monde littéraire, mi-confères, mi-rivaux. J’eus même droit à quelques poignées de main ministérielles. Des femmes me trouvèrent un charme fou. Bref, je connus la gloire et ses apparats. Et je pris quelques kilos superflus qui soulignèrent un peu grassement ma soudaine réussite.

Jusqu’au jour où…
J’eus droit à la question qui fâche :
- A quand le prochain ?

- J’y travaille, j’y travaille, rassurez-vous ! Mais sachez que j’ai d’autres facette qui me sont chères et que j’aimerais faire découvrir.

Quelques semaines plus tard, paraissait un premier recueil de mes nouvelles. Même concert unanime de louanges.

…a su s’approprier de façon remarquable le format élastique de la nouvelle… de courts récits qui réinventent une tradition aujourd’hui trop négligée… tout l’art de bouleverser en peu de mots… révélation d’un immense nouvelliste…

Là, je battis le record d’Anna Gavalda avec son Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part.

C’est à cette époque que je reçus, lus et relus une première lettre qui détonnait dans la masse de courrier que je recevais quotidiennement.

D’une écriture difficilement lisible, une dame affirmait que je n’étais en rien l’auteur dudit recueil de nouvelles. Elle détenait sur papier - des pages d’un cahier d’écolier - la preuve de ce qu’elle avançait. Elle avait jadis intimement connu le véritable auteur de ces textes courts qui paraissaient aujourd’hui sous mon nom. Bref, elle me traitait d’imposteur ! Et pour conclure, elle me laissait seul avec ma conscience…

Je finis par oublier cette seule note discordante au milieu d’un nouveau concert de louanges et ne m’inquiétai nullement.

Quelques semaines après la publication de mon deuxième recueil de nouvelles, je reçus et lus trois nouvelles lettres du même tonneau que celle reçue et lue naguère (et que j’avais pris soin de brûler). De nouveau, dans des termes quasi similaires, trois femmes affirmaient qu’elles avaient déjà lu quelque part ce qui venait d’être publié sous mon nom. Elles en connaissaient l’authentique auteur. Chacune possédait un exemplaire d’une partie de cette œuvre. Je n’étais qu’un pauvre plagiaire, un pâle imitateur, un piètre contrefacteur, voire un sale voleur ! L’une d’elles se demandait par quel hasard ces écrits d’un défunt étaient tombés entre mes mains… Une autre menaçait de tout révéler grâce aux nouvelles techniques d’information et de communication… Elles étaient donc quatre à connaître la véritable identité de l’auteur des mes écrits. Je vérifiai le cachet de la poste. Ces trois dernières lettres provenaient de régions fort éloignées les unes des autres. Ces femmes se connaissaient-elles ? Quel pouvait être leur point commun ? Pour quelles raisons étaient-elles en possession de certains originaux ? L’une d’elles allait-elle mettre sa menace à exécution ? Allaient-elles entrer en contact et former une sorte de comité ? Je me débarrassai par le feu de ces trois missives compromettantes et me mis à tendre le dos. Certes, il n’avait jamais cherché à faire publier ses œuvres, mais il en avait semé quelques exemplaires. A chacune de ces dames, il avait confié quelques-uns de ses écrits. Pourquoi ? Pour leur plaire ? Pour les séduire ? Sans doute ! Vieille pratique héritée d’un romantisme suranné ! Et mon roman ? Elles n’en faisaient pas mention. C’était déjà ça ! Mais je n’étais guère rassuré. Si jamais…

Il y eut ensuite la parution de mes deux romans policiers. De très bonne facture, selon les critiques spécialisés. D’autres écrivirent que je me dispersais, que je devenais un auteur hétéroclite, que je cédais aux modes passagères, que je semblais m’égarer dans un genre mineur, que je ne confirmais pas, que je m’essoufflais peut-être… Je n’eus cure de ces jugements somme toute minoritaires. Cependant, je crus bon de quitter les feux de la rampe et de me cloîtrer en province où je renonçai au travail d’éditeur. Je me sentais très fatigué. Cette vie d’artiste m’avait épuisé. J’avais besoin d’un peu de repos. Je décidai de me taire et de me terrer.

A ceux qui m’interrogeraient sur mon silence, je répondrais :

- Pour des raisons de santé, j’ai dû cesser de fumer (ce qui n’était pas entièrement faux). Et je me rends compte aujourd’hui que je ne peux malheureusement plus écrire sans tabac. Il faut donc que je trouve une autre addiction moins nocive qui me permettra de reprendre le clavier.

Cette réponse, c’était certain, laisserait pour le moins sceptiques les spécialistes de la chose littéraire.

Mais c’est au cours de cette retraite que naquit et s’étendit par la contrée la rumeur de plus en plus fondée selon laquelle on aurait eu affaire à un gigantesque canular… Réapparurent les noms de Romain Gary et d’Emile Ajar. Pour le moment, on se contentait d’user du mode conditionnel… Puis il se dit que l’anachorète reclus en sa province craignait d’être mis à nu. Quelques articles parus dans la presse spécialisée accréditèrent la thèse de la mystification. Je n’étais pas tout à fait l’auteur de cette œuvre. Certes, certes ! Mais alors, qui ? Il circula des hypothèses plus farfelues les unes que les autres. On susurra le nom de Jacques Attali dont j’aurais été un prête-nom !… En tant qu’ancien éditeur, j’aurais passé un « deal » avec un de mes protégés !… Derrière mon nom, se dissimulait celui d’un grand sportif qui ne tenait pas à passer pour une chochotte !…Ma maison d’édition s’inquiéta, me convoqua, me disculpa… Dès lors, on déclara que je n’avais plus rien à dire, que j’étais confronté au silence aphone de la page blanche ! J’étais devenu impuissant, misanthrope et atrabilaire !

C’est à ce moment-là que débuta une campagne électorale d’une telle importance qu’on m’oublia. Ce qui ne fut pas pour me déplaire. L’Histoire reprenait enfin le dessus sur les historiettes du Landerneau des lettres.

J’entamai donc ce que d’autres, bien plus illustres, connurent : la traversée du désert… Sur le plan financier, j’avais de quoi voir venir. Mes droits d’auteur… De près ou de loin, je ne voulus plus entendre parler de littérature. Or la suite des événements me prouva…

Un matin, je reçus et lus une lettre que je ne manquai pas de remarquer tant le courrier se faisait désormais de plus en plus rare. Une fois encore, cette lettre émanait d’une femme ! Contrairement aux trois autres, celle-ci était fort brève.

Monsieur,

J’ai lu toute « votre » œuvre. Vous n’en êtes pas l’auteur. J’en possède toutes les preuves.

 

Cette missive n’était guère différente des quatre précédentes. Mais la suite…

Je désire vous rencontrer le plus rapidement possible. Ne refusez pas ! Sinon…

J’aurais pu négliger cette lettre comme j’avais négligé les autres. Mais sa brièveté, sa sécheresse m’inquiétèrent. Bien plus que la menace finale cachée derrière un mot et trois points de suspension.

Quelques jours plus tard, je reçus donc cette dame.

Certes, elle était une grande lectrice, mais elle n’était qu’une modeste spécialiste de la chose littéraire. Elle n’achetait pas n’importe quoi et se méfiait par-dessus tout des effets de mode. Et j’en étais un ! Elle avait donc été extrêmement méfiante lors de la sortie de mon premier roman. Jusqu’au jour où on lui fit ce cadeau des plus originaux ! Pour une fois, elle avait partagé l’avis enthousiaste de ses relations ainsi que le jugement des critiques unanimes. Elle en convenait. Ils n’avaient pas eu tort, ils n’avaient pas sacrifié à une mode quelconque et passagère. Ils avaient dit et écrit vrai, pour une fois Ce roman, peut-être unique, méritait d’entrer dans l’histoire littéraire.

- Mais vous n’en êtes nullement l’auteur ! me jeta-t-elle. Et j’en ai ici la preuve matérielle ! ajouta-t-elle en fessant une sorte de sac de voyages qu’elle avait sur les genoux.

Je m’étais attribué cette œuvre. Comment ? Elle n’en avait qu’une très vague idée. Quant au véritable auteur, elle le connaissait bien ! Oh oui ! Elle le connaissait parfaitement ! Et même intimement puisqu’il avait partagé - si on peut dire ! - plus de vingt ans de sa vie ! Mais, un jour - il y avait une dizaine d’années- comme ça, sans prévenir, il avait tout, absolument tout négligé pour se consacrer à cette nouvelle marotte, l’écriture. Et pour se consacrer corps et âme à cette passion puérile il l’avait sacrifiée, elle ! Durant des années, dès qu’il revenait de son travail, il allait vite s’enfermer dans une espèce de cagibi qu’il s’était aménagé dans un recoin du sous-sol. Il y demeurait pendant des journées entières, il avait même fini par y descendre un mieux matelas et y passait ses nuits ! Dès qu’il avait du temps libre - et il en avait ! - il se cachait dans ce placard qu’il fermait à clé ! A clé ! Il n’en sortait que pour monter se mettre les pieds sous la table ! Sans un mot durant le repas vite avalé ! Au cours de ces années de pratique obsessionnelle, il avait négligé toute vie conjugale ! Il n’y avait plus de conversation ! Ils avaient cessé d’avoir toute vie sociale ! Il n’y avait plus eu de projet partagé ! Ni activité commune, ni intérêt pour l’autre ! Qu’une passion égoïste ! Et cette comédie avait duré des années ! Surtout, oui, surtout, il ne lui avait jamais - absolument jamais ! - fait lire ce qu’il écrivait ! Ja-mais ! Alors qu’elle était quelque peu spécialiste. Jamais il n’avait daigné lui faire partager cette passion. Ja-mais ! Et puis un jour, monsieur avait décidé de partir. Parce qu’il lui fallait de l’air. De l’air ! Et parce qu’elle l’entravait ! Alors qu’elle était devenue quantité négligeable ! Alors qu’elle s’occupait de tout dans la maison ! Alors qu’elle n’était plus que la bonne de monsieur !

Si cet homme, aujourd’hui disparu, ne lui avait jamais fait lire quoi que ce soit, comment avait-elle pu deviner qu’il était l’auteur caché de mon œuvre ?

C’est la question que je ne cessais de me poser en tripotant plus que nerveusement mon coupe-papier, celui qui m’avait servi à découvrir Julien Gracq .

- La preuve ? Mais la voici ! me répondit-elle en jetant de sur mon bureau de grosses liasses de photocopies de format A4 arrachées de son sec.

         Je les parcourus et reconnus certains passages.

Après sa disparition accidentelle, elle avait dû expédier les affaires courantes ! Une fois de plus ! Elle avait dû vider le petit appartement qu’il occupait ! Elle avait dû se charger des quelques meubles qu’il laissait ! Elle était tombée sur des liasses de papier serrées dans des chemises de carton multicolores. Malgré sa répugnance, elle avait parcouru ces monceaux de papier. Avec beaucoup de réticence, elle avait lu ces pages. Elle n’avait pu s’empêcher de penser que…

Ce soliloque énervé reprit. Il n’en ressortait que rancœur, aigreur et ressentiment. Toute cette logorrhée de femme négligée finit par m’écœurer. Cependant, je la laissai poursuivre son réquisitoire.

D’une certaine manière, elle me rassura. Elle ne révélerait rien de cette mystification. Elle était simplement venue me dire qu’elle savait tout. Certes, elle avait plus ou moins projeté de me faire chanter. Mais à quoi bon ? A quoi bon de l’argent ? A quoi bon une part des droits d’auteur, par exemple ? Ne lui avait-il pas bousillé l’existence ? Alors, aucune compensation financière ne viendrait la dédommager. Rien, absolument rien, ne pourrait racheter tout ce temps durant lequel elle n’avait été qu’une quantité négligeable.

Alors qu’exigeait-elle ?

Cette œuvre passait pour géniale. Et c’était vrai. Il fallait que les choses demeurent donc en l’état. J’étais l’auteur de ces romans, de ces nouvelles. Il fallait que je le demeure ! Ainsi lui, le défunt, ne connaîtrait jamais, ja-mais, la gloire posthume. Il ne fallait surtout pas que je cède aux rumeurs ! Je devais tenir bon ! C’était là sa seule exigence. Il fallait que je me batte becs et ongles contre toutes ces insinuations, toutes ces attaques que bon nombre de critiques continuaient d’instiller, ne cessaient de porter. Il fallait que j’assume le rôle de véritable auteur de cette œuvre géniale. Il n’était pas envisageable que le défunt sorte de l’anonymat ! Surtout pas ! Sur-tout-pas ! Ne rien révéler ! Ne pas céder ! Tenir bon ! Conserver ce secret ! Et le laisser, lui, dans le plus parfait anonymat ! C’était tout ce qu’il méritait ! Je n’avais pas à m’inquiéter. Du jour au lendemain, d’autres avaient cessé d’écrire, comme moi. Comme Arthur Rimbaud, je n’avais qu’à partir pour les pays chauds et me faire trafiquant.

N’importe quoi !

Cette femme m’avait soûlé. J’étais vidé. Je m’allongeai sur le canapé du bureau. Je dus somnoler. En m’éveillant, j’allumai la radio, France Culture. Dans un état semi-comateux, j’entendis l’essentiel.

line, critique littéraire… qu’on ne présente plus à nos auditeurs… …blique des livres… Déjà, depuis quelques semaines, sur son blog… apporte ce soir les preuves indiscutables d’une incroyable mystification… à savoir que… n’est nullement l’auteur… a profité… Des témoignages irréfutables… des personnes qui ont bien connu le véritable auteur…

J’ai pressé la touche. J’avais compris.

Voici donc venu le moment de l’échéance, me dis-je en caressant ce magnifique coupe-papier qui me permit de trancher les pages des volumes publiés par José Corti, un illustre confrère.

J’ai cru bon de tout révéler.

Ces quelques pages constitueront donc ma seule œuvre.

Mon œuvre unique.
Par Jean-François Dormois
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Samedi 26 janvier 2008
HASARD
 

Depuis des jours, depuis des nuits, au-dehors et au-dessus, dans le quartier et dans d’autres, ça insulte et ça hurle, ça balance et ça riposte, ça brûle et ça fume, ça court et ça poursuit, ça se cache et ça cherche, ça se réfugie et ça déloge, ça se protège et ça cogne, ça embrase et ça éteint, ça caillasse et ça riposte, ça nargue et ça grogne, ça s’approche et ça charge, ça vient flairer les groins et ça botte le train, ça insulte les mères et ça traite de racaille, ça pointe un doigt et ça brandit la matraque.

 

Depuis des jours, depuis des nuits, au-dehors et au-dessus, dans le quartier et dans d’autres, ça s’insurge et ça réprime, ça se révolte de manière anarchique et ça réprime de façon méthodique.

 

Depuis des jours, ça informe et ça commente, ça choque et ça explique, ça manipule et ça dément, ça déforme et ça disserte sur ces deux sociétés qui s’affrontent.

 

Voyez-vous, personne ne viendra nous chercher ici. Nos concitoyens ne s’aventurent plus dans ces caves, c’est devenu trop dangereux. Ils craignent de faire une mauvaise rencontre. Nous sommes donc seuls dans ce trou perdu. Rien que vous et moi. Avec personne pour venir nous déranger. Avec personne pour venir vous aider. D’ailleurs, en ce moment, au-dehors et au-dessus, dans les rues, ils ont d’autres soucis, vous en conviendrez. Ils se soucient de vous comme d’une guigne. Là-haut, ils ont bien trop à faire. D’un côté comme de l’autre. Vous entendez tout ce raffut ? Dans ce cas, vous dites ramdam, vous, non ? Si j’ai choisi cette cave, c’est que c’est la seule qui possède encore sa porte métallique avec une serrure encore utilisable. J’ai longuement exploré les lieux. J’ai enfin trouvé le l’endroit qui ferait l’affaire. J’ai pris l’empreinte. J’ai fait faire une clé. Nous sommes donc à l’abri, à l’écart de tous les va-et-vient. Nous sommes entre nous, vous et moi. Personne ne descendra nous importuner. Personne n’entendra le bruit que nous risquons de faire. Surtout vous. Ecoutez… Dehors, ça redouble d’intensité. Toutes ces explosions, vous entendez ? Leur boucan couvrirait certains bruits… comme des cris, par exemple, au cas où… J’ai bien préparé mon coup. Cela m’a demandé des mois. J’ai tout fait discrètement et patiemment. Sans me faire remarquer. J’ai agi dans l’ombre, comme on dit. Selon la formule, j’ai creusé comme une vieille taupe. Alors, bien joué, non ? Je sais, il est difficile de répondre quand on est bâillonné, saucissonné, ficelé sur une chaise. Cette situation inconfortable doit vous rappeler quelque chose. Non ? Mais aujourd’hui, les rôles sont inversés. C’est vous qui êtes sur la chaise. Vous vous demandez qui se dissimule sous cette cagoule… Nous verrons ça un peu plus tard. Vous avez du mal à respirer ? Je comprends. Certains éprouvaient la même gêne quand ils avaient la tête sous l’eau. Ils suffoquaient, on leur permettait de reprendre un peu d’air, et puis, une nouvelle fois, la tête sous l’eau. Et ainsi de suite jusqu’à ce qu’ils parlent. Parfois, on ajoutait de la lessive dans l’eau. Et ça finissait souvent par la corvée de bois. Mais je m’égare ! Avant de poursuivre, parlons du mot hasard. C’est un mot de chez nous, az-zahr. Et ça veut dire dé. Et le jeu de dés, vous avouerez que c’est un jeu de hasard, non ? Oui, c’est vraiment un hasard d’être tombé sur vous, monsieur Ballester. Raymond de son prénom. Vous connaissez le square Pablo-Neruda, n’est-ce pas ? Au cœur de ce qui fut jadis la ceinture rouge. Mais vous ne le fréquentez guère. Tous ces jeunes ! Agités et bruyants, avec leurs ballons et leurs gueulements de macaques ! Et surtout trop colorés, trop bronzés. Et puis des vieux, aussi, des vieux déguisés qui n’arrêtent pas de bavasser, de faire de grands gestes, qui doivent parler de leur bled. Moi, le square, j’y passe presque chaque soir en revenant de la fac. Je m’y arrête un moment pour faire la causette avec mon grand-père et ses copains. Honnêtement, je vous avouerai que je ne saisis pas tout ce qu’ils se racontent, mais ça me dépayse. C’est sûr, ils ne sont pas de votre monde. Or, en mars dernier, j’ai vu soudain le regard de mon grand-père se poser sur un passant. Aussitôt, il a cessé de bavarder pour examiner, dévisager et fixer ce passant. Et j’ai vu son air, comme bouleversé. Je ne l’ai pas interrogé. Il n’a pas voulu m’accompagner pour regagner l’appartement. Il m’a dit qu’il allait faire un petit tour à pied parce qu’il faisait beau. Le soir, avec mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs, au moment du repas, on s’est inquiétés. Il n’était toujours pas rentré. Ce n’était pas dans ses habitudes. On a alors imaginé le pire, un accident ou un malaise. On a donné quelques coups de téléphone. Personne ne l’avait vu. Il est enfin réapparu. Il n’a pas voulu dîner. Il n’a pas donné la moindre explication. Il est allé dans sa chambre. Personne n’a fait de commentaire. Que lui était-il arrivé ?… J’ai abandonné le restant de la famille devant la télé pour aller réviser. Mais je ne parvenais pas à me concentrer sur mes cours. Pourquoi cet air bouleversé ? Pourquoi ce retard, cette quasi fugue ? Les premiers symptômes d’une sale maladie ? Il était déjà une heure de matin. Je suis allé faire un tour à la cuisine pour grignoter un morceau, boire un verre de lait. Sous la porte de la chambre de grand-père, il y avait toujours de la lumière. J’ai frappé. Il m’a répondu d’entrer. Il était allongé sur son lit, encore tout habillé, à fixer le plafond. Je n’ai rien dit. Je me suis assis près de la tête de lit. Au bout d’un long moment, grand-père s’est mis à parler. Il a raconté des choses qu’il n’avait jamais dites, jamais. Oh ! Vous m’écoutez ? Grand-père n’avait que dix-huit ans quand ont commencé ce qu’on a longtemps et pudiquement appelé les événements d’Algérie. A l’époque, il travaillait dans une tonnellerie d’Oran. Avec des Européens. Entre eux, jusque là, l’ambiance avait été plutôt bonne malgré les difficultés que rencontrait l’entreprise. Ils se serraient les coudes. Qu’a fait mon grand-père durant ces huit ans de guerre ? Il a fait ce qu’il a pu, il a survécu. Comme tant d’autres, il ne saisissait pas tout. Il discutait parfois, mais prudemment, avec quelques copains, des gars du MNA de Messali Hadj. Mais ceux-là, un beau jour, ils ont disparu de la circulation. Pendant ces huit années, il a fait ce qu’ont fait beaucoup de ceux que vous appeliez les musulmans, quand vous étiez polis. Pour caricaturer, le jour avec les Français, la nuit avec le FLN… Mais vous connaissez l’histoire, n’est-ce pas ? A cette époque-là, vous deviez avoir une bonne vingtaine d’années ? Vous les avez donc vécus, ces événements. Non ? Alors, vous n’ignorez pas que la fin de la guerre fut dramatique, n’est-ce pas ? Oui, je sais, il vous est difficile de répondre. Je récapitule. Le 19 mars 1962, à midi, le cessez-le-feu est proclamé. Il déchaîne la folie meurtrière de l’OAS. Pour l’Algérie, l’heure de la paix devient celle de l’apocalypse. Souvenez-vous, dans les jours qui suivent, l’OAS lance le mot d’ordre de chasse aux musulmans. Après, ce sera même la tactique de la terre brûlée. Donc, le 26 mars, mon grand-père prend peur et déserte le quartier qu’il partageait encore avec les Européens. Dans la rue, avec deux autres, il est arrêté, pris à parti, malmené par une bande armée d’exaltés. Ses deux compagnons hurlent, se débattent, tentent de sauver leur peau. En vain. Dans la bousculade, Grand-père est tombé, la face contre le trottoir. Il ne voit rien mais entend plusieurs coups de feu. Deux corps lui tombent dessus qui l’empêchent presque de respirer. Il parvient à tourner la tête, juste le temps d’apercevoir le visage d’un grand brun qu’il n’oubliera jamais. Ça va être son tour. Il pourrait supplier. Il sait que c’est inutile. Ils sont fous. Il serre les dents. Au-dessus de lui, on rage alors parce que ce putain de fusil de merde s’est enrayé ! On jure. Alors, on se sert de l’arme inutile comme d’un gourdin, et on frappe et on frappe à coups de crosse dans le dos, sur le crâne. On s’acharne en vociférant. Grand-Père n’en peut plus. Il tente de se protéger. En vain. Il sait que c’est la fin. Il finit par sombrer… Plus tard, il se réveillera, pensera peut-être qu’il a fait comme un mauvais rêve ! Après ? Il ne bouge pas, fait le mort. Il entend encore des hurlements, des coups de feu, des explosions, des bruits de moteur, des cavalcades, un peu comme en ce moment au-dessus de nos têtes. Il attendra un long moment que cette chasse à l’homme s’achève. Il se relèvera, se cachera et s’en tirera. Alors, monsieur Ballester, ce 26 mars 1962 ne vous rappelle rien ? Faites Oui du menton ou Non de la tête. Vous ne répondez pas ? Alors je poursuis. Arrive le 3 juillet de cette même année, l’indépendance est enfin proclamée. C’est la liesse dans tout le pays. Mais pour grand-père, c’est encore une sale époque. Il y a alors pas mal de gens zélés, des planqués qui ont attendu le 19 mars, des ralliés de la dernière heure. Ceux qu’on appellera les marsiens. Ils doivent se refaire une espèce de virginité, une sorte de CV de bon moudjahid car il y a des postes à prendre, des positions à conquérir. Ils font preuve d’enthousiasme et d’empressement, ces futurs affairistes. Commence alors, entre autres choses, la chasse aux derniers messalistes. Grand-père avait eu quelques amitiés de ce côté-la. Il préfère prendre la direction du Maroc tout proche. Puis celle de la France, plus lointaine. Passons sur les détails. Après ? Une vie de manœuvre dans le bâtiment. Un mariage, avec la fille d’un harki qui avait pu réchapper de son abandon par l’armée française et des règlements de compte qui s’ensuivirent. Puis une famille. Une vie de labeur sous-payé, quelques humiliations ici et là. La mort de ma grand-mère. Son installation chez le fils aîné. La fierté aujourd’hui de voir un petit-fils faire des études pour être professeur, pour être mouallim. Ça sent une drôle d’odeur, vous ne trouvez pas ? Les gaz lacrymogènes, sans doute…Comme un certain soir d’octobre 61, par exemple… Et puis, ce 26 mars 2005, cette rencontre. Par le plus grand des hasards ! Cette rencontre qui le bouleverse, qui le renvoie à des années en arrière. Cette rencontre qui le bouleverse parce qu’il reconnaît le grand brun d’Oran, l’homme qui tenait le fusil, l’homme qui avait tué deux de ses compagnons d’infortune et qui avait tenté de le tuer, parce qu’il vous reconnaît, VOUS, monsieur Ballester ! OUI, VOUS MONSIEUR BALLESTER ! Vous êtes troublé, n’est-ce pas ? Pas tant que grand-père car c’est VOUS qui teniez le fusil ce jour-là  ! Et après cette rencontre ? Et après le récit de mon grand - père ? Je me mis en tête de vous retrouver. Je ne sais trop pourquoi. Peut-être pour faire des travaux pratiques… Pour avoir votre vision des faits… Ce ne fut pas trop difficile. De la méthode, de la rigueur et de la patience qui sont quelques-unes des qualités de l’historien que j’aimerais devenir. En même temps que je menais cette enquête, j’ai beaucoup lu sur la guerre d’Algérie dont personne ne parlait à la maison. J’ai lu ce que je n’ai pas vécu. Des ouvrages spécialisés, quelques bons romans, des témoignages. J’ai vu quelques films, mais ils sont rares. Je me suis forgé une certaine opinion sur ces événements qui me tiennent à cœur. Et puis surtout, le goût de la vérité. Il m’a fallu un peu de temps pour vous retrouver, mais j’ai agi méthodiquement, en enquêteur patient. Et quand j’ai eu retrouvé votre trace, il ne fut guère difficile de vous filer, de noter vos petites habitudes et de vous tendre enfin ce piège lamentable dans lequel vous êtes tombé. Vous suez, monsieur Ballester ? J’ignore si mon grand-père a eu le temps de suer ce jour-là… Maintenant, qu’est-ce que je vais faire de vous ? Me venger ? En vous faisant subir ce que vous avez fait subir à d’autres ? Vous faire payer ? Mais payer quoi ? Certes, vous avez raté mon grand-père. Mais peut-être en avez-vous liquidé d’autres ? Des autres musulmans, comme vous disiez alors quand vous utilisiez des mots polis. Ce qui devait être rarement le cas. Je m’interroge encore. Vous savez, les éternelles dissertations sur l’individu pris dans les pièges de l’Histoire. L’individu est-il toujours libre de choisir son camp ? Des citations du genre On n’a jamais été aussi libre que sous l’Occupation. Si j’avais vécu à cette époque, qu’aurais-je fait ? Aujourd’hui encore, je suis incapable de répondre. Je ne connais l’Histoire que par les livres. Je ne suis pas encore tombé dedans, même si ce qui se déroule à l’extérieur mérite qu’on s’y intéresse. Allez, venons-en aux choses sérieuses. J’ai là quelque chose, des photos de l’époque qui vont vous aider à rafraîchir votre vieille mémoire. Je vous préviens, elles ne sont pas belles à voir. Et vous allez me donner votre avis, vous m’entendez ! Oh ! Vous m’entendez ? Lakhra ! Je te parle !…  ! Tu dors ou quoi ?… Psah ! Secoue-toi ! Je voulais juste… Oulah ! Il ne respire plus ! Merde ! Le cœur… Oh ! Réagis ! Merde ! Ce con ! Ce con !

 
19 h
 
A l’instant même, on m’apporte une dépêche.
 

A la cité Gagarine de Rancy, là où les affrontements de ces derniers jours ont été les plus violentes, les forces de l’ordre ont fait une macabre découverte. Alors qu’elles poursuivaient une bande de jeunes qui s’enfuyaient par les caves d’un immeuble, ces mêmes forces de l’ordre ont en effet trouvé le corps sans vie d’un homme de soixante-treize ans. Pour le moment, nous n’en savons pas plus.

 
19 h 17
 

De nouvelles précisions concernant ce que je vous annonçais en ce début de journal. Le vieillard, retrouvé mort dans la cave d’un immeuble HLM de Rancy, était bâillonné et solidement ficelé à une chaise. Selon toute vraisemblance, il s’agirait d’un crime. Nous vous en dirons plus dans notre prochaine édition.

 
20 h
 

Nous en savons maintenant davantage sur la macabre découverte effectuée par les forces de l’ordre en fin d’après-midi dans une cave de HLM de la cité Gagarine de Rancy. La victime, M. Raymond Ballester, un paisible retraité de soixante-treize ans, aurait succombé des suites d’une horrible séance de torture. Un sac, abandonné par le ou les assassins, a été retrouvé sur les lieux du crime. Outre un couteau, un rouleau de cordelette et un rouleau de ruban adhésif, ce sac contiendrait divers documents qui tendraient à privilégier la piste islamiste.

 

On est descendu massivement dans les rues pour protester contre ce crime odieux… On a répondu bruyamment qu’on n’y était pour rien… On a réclamé des sanctions exemplaires contre les tortionnaires… On a crié que c’était une provocation… On a exigé le renvoi de toute cette canaille dans son pays… On a répliqué qu’on était né dans ces cités… On s’est toisé, mesuré, méprisé, injurié, confronté, bousculé, bagarré, lapidé, piétiné… On a fait venir davantage d’hommes en bleu dans leurs véhicules bleus… On a sommé, enfumé, chargé, tapé, matraqué, arrêté, déféré…

 
On a rétabli l’ordre du bon côté de cette société.
Par Jean-François Dormois
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Samedi 26 janvier 2008
FREDO LE MECANO
 

Banané ! Je me suis fait bananer ! Comme un bleu. Baisé, j’ai été. Et dans les grandes largeurs ! Couillonné, j’ai été ! Voilà ce que se répète Frédéric Bouteiller, dit Frédo. Ex-mécanicien en maintenance, présentement au chômedu depuis six mois. Et encore vivant, mais pour combien de temps ? Car c’est encore loin, dans les présentes conditions, pour rejoindre Les Berlots, là où il habite, un peu en retrait de la départementale, un peu loin de tout.

 

S’il n’y avait pas eu ce putain de plan social après le rachat de la boîte par des Angliches ! Toujours la même histoire, pas bien originale. C’en est plein les journaux. Une boîte qui tourne. Des bénefs en veux-tu en voilà. Mais bon, l’actionnaire est exigeant. Alors, on revoit les effectifs à la baisse. Et une sacrée baisse ! Plus de deux cents sur le carreau ! Même des cadres ! Faut dire que ça couvait depuis quelques années. Le sous-vêtement masculin, aujourd’hui, ça se fabrique chez les Bridés, moins chers à payer. Et pour revendiquer, là-bas, faut être du genre kamikaze. Dans la taule, quand ils ont enfin su à quelle sauce ils allaient être bouffés, il était trop tard. Surtout que les syndicats, sur ce coup-là, avaient manqué de niaque. Des vrais mous du gland ! En pleine assemblée générale, Frédo s’était engueulé avec son délégué, celui qui se fait mousser à la téloche. Il avait déchiré sa carte, Frédo, lui qui était encarté depuis vingt ans. Frédo, lui, il était pour qu’on interdise tous les licenciements, pour qu’on empêche le matos de se barrer du pays, pour qu’on occupe les lieux, qu’on confisque et qu’on nationalise la boîte ! Ce qu’il s’était fait foutre de sa gueule, Frédo ! T’y es pas, Coco ! qu’on lui avait balancé. T’es plus chez les Cosaques ! On a changé d’époque. J’ai pas honte que tu m’appelles Coco ! J’en suis un, moi ! Pas comme toi, peau de zob, qu’as tourné casaque. Et ça avait dégénéré. Bref, le plan social bien négocié (tu parles !) était tombé. C’était que des boulots à la noix souvent loin d’ici. Alors, comme tant d’autres, Frédo avait accepté la prime que beaucoup avaient prise pour un vrai pactole. N’avaient rien sous le casque ! Serait vite bouffé leur gros lot ! Avec la Manman, ils avaient fait et refait leurs comptes. Il fallait finir de payer le pavillon. En se serrant un peu, on pouvait y arriver. Pour les études, les deux mômes auraient peut-être des bourses. Sinon, ils feraient un apprentissage. La Manman avait ses ménages. On agrandirait le jardin en gagnant sur un bout du pré. On ferait un peu plus de poules et de lapins.

 

Mais comme il trouvait le temps vide et long sans sa taule, Frédo s’était mis à bricoler. Au black. Il ne pouvait pas rester chez lui à ne rien secouer. Dans le hangar au fond du jardin, avec ses doigts d’or, il fourrageait dans toutes les mécaniques automobiles récalcitrantes, celles des copains, puis celles des environs. Il mettait un peu de margarine dans les épinards, ni vu ni connu.

 

C’est en fin d’après-midi frisquet qu’ils étaient arrivés. Un mec, une nana. Le mec ? Un brun sapé super, du genre costaud en costard. Et la nana ? La nana ! Punaise ! Quel bimbo ! Comme dans les magazines pipeule que lit la Manman. Comme à la télé ! Avec des flotteurs ! De quoi sauver tous les naufragés du Titanic ! Mais un peu trop maquillée, comme une voiture volée.

 

- Il paraît que vous vous y connaissez en mécanique ? avait interrogé le mec un peu trop bronzé pour la saison, sans même dire un bonjour.

 
- Un peu, avait répondu Frédo.
 

- On a eu un pépin. Là-bas, un peu plus loin, dans le virage. A la ferme, là-haut, on m’a dit que vous pourriez nous aider. Je paierai, rassurez-vous.

 
- Le mieux, c’est d’aller voir.
 

Frédo avait sorti son vieux 4X4 Lada, celui pour aller faire le bois quand c’est la période. Il avait fait monter le mec et la nana.

 

- Attention, c’est pas propre, avait averti Frédo en déplaçant la tronçonneuse.

 

Il s’était vautré dans le fossé, le Bellâtre. Ici, c’est toujours plein de gravillons. Faut faire gaffe. Et il s’était bouffé la bouchure et le petit chêne qui allait avec.

 

- Le pare-chocs a tout pris. L’aile est bien enfoncée. Le capot a dégusté. Votre roue, le pneu, tout ça c’est foutu. J’ai pas mes outils ici. Et puis, dans ce virage, avec la nuit qui descend, c’est pas le meilleur endroit pour redresser toute cette tôle. Faut qu’on redescende chez moi. Je vais tâcher de vous remorquer.

 

- Pour changer la roue et redresser tout ça, vous en aurez pour longtemps ? C’est que je suis plutôt pressé. On m’attend.

 

- Je vais essayer de faire fissa, mais ça va prendre un moment pour que vous puissiez rouler jusqu’à un vrai garage.

 

L’Encostumé s’était éloigné pour aller téléphoner. Avait soudain paru énervé, le gars. Avait même parlé un peu fort. Mais Frédo était trop occupé à trouver de quoi redresser ce méli-mélo de ferraille. Quand il était ressorti du hangar, le ton semblait avoir monté entre Madame et Monsieur qui roulait beaucoup trop vite, ce crétin !

 

- C’est loin la prochaine ville ?

 
- Une dizaine de bornes.
 

- On voudrait attendre au chaud. Et manger un morceau. Et puis on n’a plus de cigarettes, et ça manque, vous savez. Tenez, vous nous emmenez. Vous revenez. Et quand vous avez terminé, vous venez nous rechercher.

 

D’accord, c’était tordu ce marché. Mais Frédo aurait-il pu le refuser quand le type lui avait plaqué cinq billets de vingt dans la poigne ?

 

Alors, va pour la ville ! Frédo les avait laissés sur le parking de la gare, non loin des restaus et des hôtels. Le Gominé avait aussi donné son numéro de portable pour que Frédo l’appelle quand le rafistolage serait terminé.

 

Quand il était rentré, la Manman et les deux gamins étaient là. Frédo les avait mis au courant. La Manman s’était inquiétée. C’était pas des gens d’ici, ils pourraient aller raconter… Mais non ! Fallait pas qu’elle se fasse de mouron ! C’était juste des rupins tout contents d’être tombés sur un prolo pour les dépatouiller. Et puis, ils regardaient pas au prix. Justement, c’est ça qui l’inquiétait la Manman, tout cet argent.

 

- Tu nous lâches ! avait ronchonné Frédo. Y’a pas de lézard !

 

Il était presque dix heures du soir quand Frédo avait vu la fin d’un bricolage dont il n’était pas très fier. Il avait fait mieux, nettement mieux, lui qui aimait le travail nickel jusqu’à la maniaquerie. Il avait appelé. La BM pouvait rouler mais il ne fallait pas espérer monts et merveilles. Il faudrait…

 

- HEIN ! Que je vous amène la voiture ! Et quoi encore ? Et comment je vais rentrer moi ? Oh ! je commence à en avoir ma claque de vos caprices de richards ! Je suis pas aux ordres. Combien ?… Dix ?… Et vous me ramènerez ? Bon, j’y vais. Et c’est où votre rancard ?… Mais c’est à l’autre bout de la ville ! Quelle idée ! Bon j’arrive. D’ici vingt minutes. Parce que votre tank, j’ai pas confiance.

 

Frédo connaissait l’endroit. C’était dans le quartier de son ancienne boîte. Il n’y avait jamais remis les pieds. Il en avait trop gros sur la patate.

 

Quand il est arrivé, il a d’abord aperçu la nana près d’une grosse Audi. Mais pas son mec à l’horizon. Bizarre. Frédo a ralenti. Pas net ce rendez-vous dans ce quartier paumé. Un vrai décor pour polar. Frédo revit des scènes de films américains. Méfiance, Frédo, méfiance, ça pue l’embrouille. Il a ralenti, s’est approché en faisant un appel de phares. Dans un éclair, il a entrevu trois silhouettes dans l’Audi. Un mec est descendu qui tenait un truc dans la main. Il a vite compris, Frédo. On ne l’attendait pas avec des fleurs. Pauvre pomme ! Tu t’es fourré dans un sacré merdier ! Il a donc mis les pleins phares pour éblouir tout ce beau monde. Vite, il a fait demi-tour dans un crissement de pneus et dans un bruit de ferraille à réveiller les allongés des environs. Il avait dû les surprendre, et il avait l’avantage du terrain. Les coins et les recoins, il connaissait, Frédo. Ainsi que les petites routes et les raccourcis. N’étaient pas près de le rattraper. Seraient vite paumés. Mais dans son dos, on avait vite réagi.

 

C’est ce qu’il vit parfaitement Frédo en zieutant dans le rétro. En même temps qu’il entendit un bruit de vitre brisée et qu’il sentit une piqûre brûlante sous l’omoplate gauche.

 
Mystère autour d’un étrange accident de la route
 
 Hier au soir, aux environs de 22 heures, un tragique accident s’est produit non loin du lieu-dit Les Berlots. M. Frédéric Bouteiller, quarante-six ans, qui circulait à bord d’une BMW est venu percuter de plein fouet le mur d’un hangar bordant la route départementale. Arrivés rapidement sur les lieux, les gendarmes n’ont pu que constater le décès de l’unique passager. Cependant, les enquêteurs ont vite établi que le conducteur avait déjà été mortellement blessé par balle. De plus, le véhicule sinistré était un véhicule volé. Il semblerait aussi que les gendarmes intrigués aient découvert une mallette dans une cache aménagée dans le coffre du véhicule. Cependant, la gendarmerie s’est refusée à tout commentaire concernant le contenu de la mystérieuse mallette, se bornant à déclarer qu’une enquête allait être diligentée afin de faire toute la lumière sur les étranges circonstances de ce curieux accident.
 
Par Jean-François Dormois
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