Partager l'article ! Taule: TAULE Elle est encore là, en face, sur l’autre rive de la rivière plutôt sale où il taquine le go ...
Elle est encore là, en face, sur l’autre rive de la rivière plutôt sale où il taquine le goujon, comme on dit. Elle est là, mais elle ne s’agite plus, elle ne frémit plus, elle ne ronronne même plus. Ce n’est plus qu’un tas que des hommes ou le temps raseront. Plus une fumée, plus un bruit. Pas une âme qui trotte ou qui vive entre ses grands murs de ciment pisseux.. Que le grand silence lessivé parfois par les pluies raides. C’est plein de vitres brisées par les gamins qui viennent traîner dans le coin. C’est plein de slogans délavés sur les portails cadenassés.
C’est plein de vieilles affiches de toutes les couleurs défraîchies par les saisons qui passent. C’est plein de graffitis, d’étranges dessins tout tarabiscotés dont il ne saisit pas le sens et qu’il trouve dégueulasses. Salissent tout., ces petits cons ! Ne respectent plus rien ! Feraient mieux d’aller bosser ! Mais il se reprend vite et rectifie. C’est pas vraiment leur faute. C’est pas si facile dans le coin, et même dans les environs, dans tout le département, d’en trouver un boulot, un vrai boulot s’entend. C’est sûr que ça se fait de plus en plus rare. Comme se font aussi rares les poissons auxquels il se met à parler et qui seront les seuls à bien vouloir lui prêter une ouïe attentive. Il se met à parler tout seul parce qu’il n’y a plus guère de copains avec qui parler de tout ça. Ils en ont plus que marre aujourd’hui de toutes ces vieilles histoires passées, ils préfèrent parler de leur bagnole ou du foot. Alors, il se cause à lui, comme le vieux gâteux de l’hospice, celui qui tape des clopes aux passants à la sortie du supermarché.
Tiens, ils vont encore en fermer une, la taule où bosse son beau-frère. Moins deux mille, qu’ils annoncent. Pourtant, c’était une grosse boîte, la plus grosse du département, un monstre. Là, t’avais une bonne place, avec des primes et plein d’autres avantages. Et bien, ça va finir tout ça, les acquis comme on pouvait dire. Ils lui donnent encore deux ans à la boîte.. Après ça, ils la ferment. , C’est déjà tout programmé. Ils disent que c’est la faute à de nouveaux produits qu’on peut pas fabriquer ici. Tu parles ! Il suffirait d’y réfléchir un peu. Mais non, ils préfèrent déménager ailleurs, là où ça revient moins cher, là où les gars bossent plus de dix heures par jour pour peau de balle ! Putain, si les vieux revenaient, s’ils voyaient le carnage, ils se tireraient une balle dans le slip. Et sûr qu’ils nous engueuleraient d’avoir laissé faire.. Pourtant, on s’est quand même bougé le cul pour la sauver, la taule, et, surtout, notre boulot ! On a tout essayé. Et qu’on s’est réunis, et qu’on a fait des lettres, et qu’on a fait signer des pétitions, et qu’on a vu du monde, des huiles de la direction, des huiles politiques (ah ! ceux-là, les politiques de tous bords, je te jure !), et qu’on en a distribué des tracts, et qu’on en a fait des réunions pour informer, pour sensibiliser la population et les autorités, disaient nos gars des syndicats qui ont bien fait leur boulot ; il faut le reconnaître car c’est loin d’être toujours le cas.Un jour, on est même montés à la capitale, au siège social, avec tous nos déguisements, les casquettes, les chasubles, les badges, et les sifflets, et la sono, et les banderoles, de chouettes banderoles qu’on avait payées avec notre caisse de solidarité. Tiens, solidarité, c’est un mot que beaucoup de gens n’ont plus dans leur dico. Par cars entiers, on est allés là-haut. Pendant que les chefs des syndicats discutaient dans les bureaux avec les revendeurs et les acheteurs, nous, on se caillait les miches dehors en les attendant. Remarque, on a quand même bien rigolé, surtout qu’on avait pris de quoi s’abreuver car ça donne soif de gueuler dans le micro. Comme j’ai un bel organe que disent les copains en se marrant, c’est moi qui la tenais la sono, et j’ai sacrément gueulé. Et au retour, dans le bus, je t‘explique pas ! Même que dans le fond, ça a dégénéré un peu, du genre grosses vannes et pelotages avec les nanas des bureaux, il paraît. Il paraît, car moi j’étais devant, vu que je suis malade en bus. Mais bon, il fallait bien que je les accompagne quand même les copains, c’était le minimum, on était tous dans la même galère. Oui, on a tout essayé. Tiens le nombre de jours de grève, je ne t’explique pas combien y’en a eu. Et des fins de mois où en a mangé des nouilles à la baraque, y’en a eu.
Et le dernier jour, quand on a fait notre manif en ville, quand ç’a été le baroud d’honneur. T’avais que nous, tout seuls comme des cons dans les rues. Pas un chat pour nous encourager. L’année d’avant, ils étaient plus nombreux à l’arrivée de l’étape du Tour de France, les cons ! Y’en a même de la boîte qui sont pas venus, et ceux-là, le lendemain, on les a pas loupés, ça a même failli friter ! Ceux des autres turnes, pas la queue d’un ! Ils se sentaient pas concernés, qu’ils nous ont dit., les salauds ! Ils ont même pas voulu débrayer, les empaffés, ne serait-ce deux heures, histoire de faire nombre avec nous. Les enculés ! Et la population, les citoyens de mes deux, là encore, y’avait pas grand monde. Si ! Quelques vieux, des anciens de la maison. Bref, t’aurais juré un vrai enterrement. Heureusement qu’il y avait nos banderoles pour faire de la couleur. Quand on a démarré, une petite centaine pas plus, tu sais, j’ai cru que j’allais chialer. Et on s’est traînés comme à la retraite de Russie. Remarque, ce jour-là, on a eu beau temps, heureusement dans un sens. On a défilé par la grande avenue jusqu’à la place. Y’a un flic qui nous a dit qu’il était de tout cœur avec nous. Au moins, y’en a eu un pour nous dire ça parce qu’il fallait vraiment pas compter sur les passants pour nous filer un peu de baume au cœur. Que des vieux sur les trottoirs, et qui nous faisaient plutôt un sale œil. Et les élus du coin tu vas me demander ? Pas un ! Ah si ! Ils nous avait envoyé deux ou trois sous-fifres. Les autres, les gradés, ils étaient en pourparlers que nous a expliqué un second couteau qui nous a lu plus tard un communiqué des élus comme quoi ils étaient solidaires, qu’ils agissaient auprès d’un ministre pour qu’il examine la situation d’un peu plus près. Tu parles ! Ils auraient mieux fait d’être là, les élus, au coude à coude, avec nous, sur le terrain.. Mais sur le terrain, ils y sont plus depuis un moment. Tiens, mon père me racontait souvent que les gars de nos partis, autrefois, ils étaient tous les vendredis matins sur le marché pour vendre leur canard et faire leur réclame. Je te garantis, ça fait un sacré bail qu’on les voit plus, qu’ils nous écoutent plus. Et après, les cons, ils s’étonnent qu’on vote plus pour eux ! Sur la place de l’Hôtel de Ville, on a quand même eu l’autorisation d’exhiber aux passants ce qu’on fabriquait, des produits performants, haut de gamme même.. On a eu droit à une belle photo par le journal que j’ai longtemps gardé mais que j’ai foutu à la poubelle un jour que j’étais en colère contre tout ce qui nous était tombé sur le rable. Bien sûr, il a fallu se fader le discours d’un bouffon en costard. Moi, j’ai pas applaudi, faut pas se foutre de la gueule du monde. Le secrétaire de notre union locale, celui qui chante dans les banquets, a déclaré haut et fort, qu’on y arriverait jamais tout seuls, qu’il fallait la mobilisation de tous, qu’il fallait la grève générale pour leur gueuler que ça suffisait leur politique de casse de tous nos emplois, de tous nos droits et de tout le reste dont la liste était longue. J’étais d’accord avec lui, mais vu la chiée qu’on était sur la place, j’ai été pris d’un doute et je me suis dit qu’il y avait du pain sur la planche avant d’y parvenir. Mais je l’ai applaudi quand même. Quelque part, ça nous réchauffait un peu les tripes.
Ah ! Enfin ! Il en prend un, un pas gros, un candidat au suicide. Heureusement qu’il a la pêche, ça l’occupe un peu aux beaux jours, parce que cela fait déjà trois ans qu’il glande. On leur avait promis un plan social. Des copains y ont eu droit, mais lui, comme il avait passé l’âge ; il a préféré la préretraite et l’indemnité de licenciement. Il a fait et refait ses comptes. La maison des parents, un héritage, avec un bon bout de jardin autour, était finie d’être retapée, il n’y avait plus de gros frais à engager.. Sa grande avait une bonne place de secrétaire dans un cabinet de vétérinaire et son plus jeune commençait un apprentissage dans un garage. Tous les deux étaient casés, c’était déjà ça. Et puis, il y a un an et demi, sa femme a trouvé un temps partiel comme caissière dans la grande surface à la sortie de la ville, et ça fait un peu de beurre dans les épinards. Avec sa retraite à lui, ça peut rouler. Pas mal d’autres avaient fait comme lui. Beaucoup avaient choisi de tout liquider et d’aller voir ailleurs. Les étrangers eux, ils avaient touché le pactole et étaient repartis pour le bled. Là-bas, ils avaient tous ouvert un petit commerce. De temps en temps, il recevait même une carte postale en couleur qu’il punaisait dans les cabinets. De toute façon, la taule, il en avait soupé. Depuis l’âge de seize ans, il avait eu sa dose. Des horaires déréglés, une semaine le jour, une semaine la nuit, il ne supportait plus. Il dormait de plus en plus mal, il avait mal au bide et aux articulations, aux coudes, aux genoux. Quant au dos, il valait mieux ne pas en parler. Et pour le crac-crac avec la manman, avec les horaires, c’était plutôt coton de trouver le bon moment. Oui, il avait donné, et bien donné. Mais aujourd’hui, là en ce moment, il en regrette bien des choses, des petites choses qu’il n’a plus. Comme le jus du matin avec les copains dans le troquet près de la taule. Comme les odeurs des mal lavés qu’on ne manquait pas de charrier. Comme l’épais nuage de fumée à couper au couteau. Comme les franches rigolades dans les vestiaires car il y avait toujours un grand con qui avait en toujours une bien grasse à raconter. Comme les engueulades, mais qui étaient devenues de plus en plus rares, au moment des élections. Comme les méchouis en fin d’année quand le rosé faisait qu’on voyait les robes des femmes encore plus transparentes…
Mais tout ça, aujourd’hui, c’est bien fini. Au début, il était plutôt content de ne pas devoir se lever à point d’heure. Il avait plus de temps pour lire le journal. Au printemps, en été, il avait plus de temps pour son jardin, pour ses lapins. Il s’était même dit qu’il aurait bien pu voyager. Ses copains du bled l’invitaient, mais ça coûtait cher d’aller les voir, et c’était toute une expédition. Oui, au début, il avait apprécié .Puis l’hiver était venu. Pas de jardin, pas de pêche. L’après-midi, après la sieste, il s’endormait vite devant la télé. Il tournait en rond comme une âme en peine. Pour tuer le temps, il avait tendance à siroter un peu pour s’abrutir en attendant le soir. Il aurait pu aller au café voir les autres, mais le café, celui près de la taule, il avait fini par fermer, faute de clients. Et puis les copains n’y allaient plus, ils surveillaient leur portefeuille, les manmans veillaient. Il était fini le temps où le prolo se faisait plaisir avec une topette de blanc et un paquet de Gauloises. Les prix avaient grimpé., et il y avait cette loi à la mords-moi le nœud sur le tabac. Entre copains, on se voyait donc de moins en moins. D’ailleurs, c’est sûr, on aurait parlé de la boîte, des anciens, de la bataille qu’on avait menée et qu’on avait perdue, et, résultat, on se serait fait mal quelque part. De temps en temps, on allait encore faire un tour au syndicat pour donner un coup de main car il y a toujours des journaux à plier, des enveloppes à coller. Mais, là aussi, on sentait bien qu’on n’avait plus sa place. Et puis, petit à petit, on a commencé à avoir honte d’être des glandeurs, des payés à ne rien foutre. Alors, on s’est mis à se cacher, à se terrer chez soi comme des pestiférés. Lui, par exemple, pour venir à la pêche, il rase les murs en veillant bien à ce qu’on ne le voie pas, surtout les voisins. Aujourd’hui, par exemple, il n’est pas bien à l’aise d’être là à surveiller son bouchon pendant que d’autres triment comme des esclaves. Et puis, à la maison, ça dégénère de plus en plus souvent depuis que la manman travaille. Il aurait pu faire le ménage et la vaisselle ! Il aurait pu préparer la bouffe ! Et l’autre dimanche, la fille s’y est mise aussi. Comme quoi il se laissait aller, comme quoi il pourrait faire un effort. Il n’a même pas pris la peine de lui répondre, il est allé faire un tour. La petite conne ! Elle est le cul sur une chaise toute la journée ! Elle risque pas de se salir les mains ! La merde, elle connaît pas ! Tant mieux pour elle, et pourvu que ça dure. Quant au jardin, il a de plus en plus de mal à le faire. Le toubib lui a même conseillé d’y renoncer ! Merde ! Il n’est pas si vieux que ça !
Même s’il en avait soupé de l’usine, il se rend compte qu’elle lui manque. Certains matins, il y allait à reculons, mais bon, une fois sur place, il redémarrait au quart de tour. Il faisait partie d’une équipe, il avait sa place, il avait l’impression de faire du bon boulot de qualité, du haute gamme comme disait la direction. Et là, aujourd’hui ? Il est sur le banc de touche.
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