Partager l'article ! Fouilles: FOUILLES Fernand Gélinard s’arracha de son fauteuil, déposa son journal sur la table de la salle à manger, se diri ...
Fernand Gélinard s’arracha de son fauteuil, déposa son journal sur la table de la salle à manger, se dirigea vers le buffet, ouvrit le tiroir, prit la paire de ciseaux et découpa avec beaucoup de soin l’article qu’il venait de lire.
C’est en déblayant terre, cailloux et matériaux de toutes sortes qui s’étaient accumulés depuis des années dans une citerne, dont il venait récemment de découvrir l’existence, qu’un de nos résidants étrangers de nationalité hollandaise, M. Hartig, a fait une macabre découverte. En effet, alors qu’il parvenait enfin au fond de cette citerne, sa pelle a heurté, ô stupeur, un crâne humain. Quelque peu choqué, M. Hartig a cependant poursuivi ses fouilles et d’autres ossements – humains - sont vite apparus…
Ferdinand Gélinard connaissait parfaitement les lieux mentionnés, le hameau des Roquiers, à quelques kilomètres de la petite ville de M. où il était né, où il avait passé son enfance et une partie de sa jeunesse.
Les Roquiers ? A l’époque, quelques maisons et quelques bâtiments agricoles éparpillés au milieu des prés et des bois, Les maisons ? En ce temps-là, deux servaient déjà de résidences secondaires à des Anglais. Une troisième était inoccupée depuis longtemps. Un peu plus loin, au bout du chemin tordu, et un peu plus à l’écart, à la lisière de la châtaigneraie, une quatrième abritait alors un quatuor de biteniques, comme disaient les plus anciens. Trois hommes, une femme. Dans les environs, on avait sacrément jasé… Pensez donc ! Une femme pour trois hommes, il devait s’en passer des choses là-haut ! Ils étaient venus s’installer à l’automne 73, après les vendanges, au moment du putsch de Pinochet au Chili, l’année aussi où l’on commença de parler de choc pétrolier. Ces quatre beatniks, il les revoyait très bien. A M., au Bar des Halles, à plusieurs reprises, autour d’un demi pression, il avait engagé la conversation avec eux. Deux grands mecs, blonds et costauds, un plus petit, barbu et déjà dégarni, et la fille, une petite qui avait l’air sérieuse et polie. Ferdinand Gélinard, qui était du coin, leur avait refilé quelques combines. Où trouver du bois de chauffage pas trop cher… Où trouver un petit vin de pays bon et pas trop cher… Où trouver des tas de choses vitales… pas trop chères ! Et où trouver de l’eau ! En effet, ces gars et cette fille de la ville étaient venus s’installer dans une maison (qu’on leur prêtait) qui n’avait pas l’eau ! A cette époque-là, c’était encore fréquent sur le plateau des Mazières qu’ailleurs on eût appelé causse… et qui ne comptait ni puits ni source. Là haut, il fallait donc se débrouiller et bricoler. Oui, il les revoyait très bien. Comme par hasard, c’étaient eux qu’on avait surtout inquiétés quand il y avait eu toute cette histoire… On s’était acharné. On les avait tellement fait c… qu’ils étaient partis. Définitivement. On avait poussé un Ouf de soulagement !
Ferdinand Gélinard n’a rien de prévu pour cet après-midi. Depuis qu’il est en retraite… Alors, il va faire un petit pèlerinage. Trois bonnes heures de route pour monter là-haut, jusqu’au hameau des Roquiers, à dix kilomètres de M., là où il fit aussi ses premières armes. En effet, ce « mystère des Roquiers » (comme on écrivit à l’époque) fut l’une de ses premières affaires, l’un de ses premiers papiers, l’une de ses premières piges.
- Putain ! Cette « affaire Parachon », presque quarante ans déjà !
- Alors, c’était quoi ce « mystère », cette «affaire » ?
- Aux Roquiers, en plus des maisons, tu avais aussi deux granges et une étable qui appartenaient aux Parachon, un couple avec un gamin qui n’avait pas encore ses vingt ans dont la ferme se trouvait à un petit kilomètre, au bord de la départementale. Dans leurs granges, ils remisaient des tas d’engins agricoles. Des antiques, des inutiles, des rouillés, des encombrants. Et puis aussi des tas de machins et de trucs de paysans. Bref, un vrai foutoir ! Les Parachon ? Un drôle de couple. Elle, la Sylviane, il faut le dire, c’était vraiment une belle femme. Une femelle, dans le sens noble du terme. Oui, une sacrée belle fille ! Et elle le savait. Et elle en jouait, surtout dans les bals d’alentour. On lui en prêtait des aventures… Jusqu’au jour où elle s’enticha du Gilbert Parachon. Sur le coup, personne n’a compris. Tu penses, la Sylviane avait tout juste dix-huit ans alors que le Parachon en avait déjà trente-deux. Ce Parachon ? Pas le méchant gars, bosseur, mais plutôt gros benêt (pour être poli). Mis à part son service militaire en Allemagne, il n’était jamais sorti de son trou. On pouvait dire ce qu’on voulait sur lui, c’était un sacré bosseur, un vrai paysan qui tenait son affaire. D’abord avec ses vieux, puis tout seul, quand ces deux-là sont morts. Mais on a vite saisi. Au bout d’un mois de fréquentation, ils se sont mariés. Cinq mois plus tard, ils avaient le Jacky. Plus tard, quand le gamin a grandi, tout le monde a trouvé qu’il ressemblait bigrement au Michel Thomassin…
- Et après ?
- Après ? Rien de très intéressant. Seulement, tu sais ce que c’est à la cambrousse… On papote, on cancane, on fait des allusions, on sort de grosses blagues. Et même s’il ne saisissait pas tout, le Gilbert Parachon se rendait quand même compte qu’on se foutait de sa gueule. Et puis il s’est mis à picoler, à devenir plus taciturne, avec parfois des colères de bon gros qui en a marre d’être la risée du voisinage. D’autant plus que la Sylviane n’avait pas renoncé à ses habitudes. Elle était plus souvent par monts et par vaux qu’au cul des vaches. Tiens, je me souviens qu’un après-midi, en allant aux châtaignes là-haut, sur le plateau des Mazières, je les ai surpris, elle et le Légionnaire… Bref, un train-train qui a duré jusqu’au jour où le Gilbert Parachon a disparu.
- Un matin, la belle Sylviane est descendue à la gendarmerie, tiens-toi bien, à Mobylette, pour signaler la disparition de son mari. Elle ne l’avait pas vu depuis deux jours. Elle s’inquiétait. Elle n’était pas venue tout de suite parce qu’il avait parfois des lubies. Par exemple, il allait dormir dans la maison abandonnée, celle de sa tante. Mais il n’y était pas. Son fils avait exploré tout le coin avec sa Mobylette. Elle, elle avait fait la même chose mais à pied parce que la camionnette, elle aussi, avait disparu ! Mais rien, pas la moindre trace du gros Gilbert… Alors, elle s’était décidée à alerter les gendarmes…
- Ils ont suivi la procédure, ils ont mis en branle tout leur dispositif. Les premiers qu’ils sont allés voir, ce sont les beatniks. C’est vrai qu’ils avaient eu des mots avec le Gilbert, et ce, à plusieurs reprises. D’abord, à leur arrivée, ils étaient entrés dans le jardin clos des Anglais dont s’occupait le Gilbert our tirer de l’eau dans ce qu’ils croyaient être un puits. Mais c’était une citerne ! Pour garder les eaux de pluie ! Et c’était pas inépuisable ! Une autre fois, le Gilbert les avait surpris qui « empruntaient » du bois sur un de ses tas. Une fois encore, ce fut pour une histoire de partie de foot dans un de ses prés. Bref, des querelles de voisinage comme il y en a dans toutes les cambrousses. Mais c’était cinq ans après Mai 68… Bref, les gendarmes leur ont pas mal pourri la vie. Au bout d’un mois, les gendarmes ont levé le pied. Ils ont expliqué à la Sylviane que des disparitions comme celle-là, soudaine et inattendue, il y en avait des centaines chaque année. Un jour, comme ça, des gens quittaient tout, sans un mot d’explication, sans laisser d’indices et, bien sûr, sans laisser d’adresse, ma pauvre dame ! Et puis un médecin avait déclaré qu’il suivait Gilbert pour une dépression. Alors, on a parlé de suicide… Il aurait fallu, entre autres, visiter toutes les forêts, sonder tous les étangs… D’autant plus qu’il n’y avait aucune trace de la vieille camionnette…
Tout en roulant, Ferdinand Gélinard prend soudain conscience qu’il parle… seul ! Qu’il fait les questions et les réponses ! Bah ! Il n’est pas encore gâteux et ça l’occupe ! Avant de partir, il a relu les deux papiers qu’il avait écrits pour le journal régional dont il n’était alors qu’un simple correspondant et qu’il a précieusement conservés. Lui, le fils unique d’un quincaillier veuf et solitaire, voulait faire carrière dans le journalisme à l’issue d’études littéraires un tantinet chaotiques. Et la disparition de Gilbert Parachon avait été l’occasion de mettre le pied à l’étrier. Il était devenu le Rouletabille du canton ! A ce titre, il avait fait sa petite enquête. Il avait fouiné du côté des Roquiers… Par exemple, il s’était introduit dans les deux résidences secondaires des Anglais ! A l’époque, on ne parlait pas de tous ces systèmes d’alarme sophistiqués. Quant aux deux pièces humides et mal éclairées dans lesquelles Gilbert Parachon avait trouvé refuge, c’était un tel souk (pour être poli) qu’il avait été tétanisé par l’ampleur de la tâche ! Il avait fouiné dans les granges et dans l’étable. En furetant dans les coins et recoins, en craignant d’être soudain surpris et, surtout, en remuant tout ce foin, des images troublantes de la belle Sylviane lui étaient venues par pleines bouffées… Mais rien. D’ailleurs, il n’était qu’un piètre amateur. Pour tout bagage, il n’avait que ses lectures. Gaboriau, Leblanc, Leroux, Very, Simenon, Boileau-Narcejac, Malet et un petit nouveau, Manchette. Cependant, le long d’un pignon de la grange, celle mitoyenne de la demeure en déshérence où logeai le disparu, celle la plus près du chemin, sur un carré de terre de trois mètres sur trois, il avait remarqué de profondes traces de tracteur, comme si on avait roulé là pour tasser le sol. En même temps, c’était plein de grosses caillasses. Quand ils voulaient entrer dans l’autre grange ou en sortir avec leurs engins encombrants, il était évident que le Gilbert ou le Jacky étaient obligés de manœuvrer, de rouler à cet endroit. Tout un art ! Qui expliquait ces traces… Durant ses vacances universitaires, il avait également exploré les petits bois sur le plateau des Mazières. Mais rien. D’ailleurs les gendarmes avaient passé l’endroit au peigne fin avec des renforts et un maître-chien. L’animal n’avait rien reniflé. Alors, dans les quelques cafés de M., Ferdinand Gélinard avait écouté les conversations et noté les différentes supputations… Mais il ne possédait pas les moyens matériels nécessaires (ni téléphone, ni automobile) pour se lancer sur les pistes plus ou moins fantaisistes suggérées par les uns et les autres. Il avait finir par se lasser et s’était consacré plus assidûment à ses études…
Mais aujourd’hui, quarante ans après, il va enfin y voir plus clair. Il traverse M. sans s’arrêter, emprunte la mauvaise route qui mène jusqu’au plateau, prend à droite, dépasse la ferme des Parachon sur sa gauche et se gare sur le bord de la départementale, à proximité du chemin d’herbe et de cailloux qui mène jusqu’aux Roquiers. L’endroit n’a guère changé. Mais, fait notable, c’est moins sale, c’est plus coquet. Les deux résidences secondaires, celles des Anglais, sont devenues plus pimpantes. Quant à la maison de la tante du Gilbert Parachon, eh bien, elle a sacrément changé ! Tout comme la grange mitoyenne qui semble être devenue un atelier. La maison a dû être vendue et restaurée. Les abords ont été nettoyés. Derrière, le verger et le jardin sont désormais entretenus. Quant aux deux granges et à l’étable, elles sont closes.
Bien évidemment, c’est le fameux tas de terre entassée et la citerne déblayée que Ferdinand Gélinard a tout d’abord aperçues, délimitées par un ruban réglementaire infranchissable.
- Vous cherchez quelque chose ? interroge une voix dont l’accent n’est pas d’ici.
- Ah ! Il faut toucher rien, vous savez ? J’ai trouvé une mort dedans. Depuis, des questions, beaucoup, des gendarmes. Ennuyant pour moi, tout ça.
Oui, Ferdinand Gélinard comprend ! Enfin ! Il comprend en voyant le tronçon de tuyau en zinc qui descend à l’oblique le long du pignon de la grange. Autrefois, quand il n’y avait pas encore l’eau courante dans les maisons du plateau, on bricolait. Il pleuvait, l’eau glissait du toit, tombait dans la gouttière et s’écoulait par un tuyau jusque dans une citerne recouverte le plus souvent d’une dalle en ciment qu’on dissimulait sous une couche de terre. Dans un coin, on ménageait une petite ouverture. Au-dessus de ce trou, on montait un ensemble en pierre avec un petit toit. Enfin, avec une poulie, une chaîne et un seau, l’ensemble faisait penser à un puits. D’où la méprise des beatniks ! Certains de ces systèmes étaient même équipés d’un philtre qui permettait d’avoir de l’eau propre pour les usages domestiques.
C’est au fond d’une de ces citernes qu’il avait disparu, le Gilbert Parachon. Mais de quelle manière ? Et qui l’avait jeté là-dedans ? Et pourquoi ?
Tout en redescendant vers M., sa petite ville natale, Fernand Gélinard commence à avoir sa petite idée… Il entrevoit le film des événements…
Un soir de février 1974, Gilbert Parachon rejoint son antre. Il a bu. Dans les différents cafés de M. Comment a-t-il pu rouler dans cet état ? Mystère ! Il veut encore boire avant de s’endormir dans cette maison délabrée où il a désormais élu domicile. A l’intérieur, tout n’est que désordre et saleté. Il cherche quelque chose à boire. Il ne trouve rien. Il remonte jusqu’à la ferme. Sa Sylviane a des liqueurs dans un buffet mais elle le ferme à clé. Il pénètre dans ce qui n’est plus chez lui. Sa femme et son fils dorment. Il cherche la clé du buffet mais ne la trouve pas. Il s’énerve, renverse des meubles, se met à hurler. Sylviane se réveille et descend dans la salle à manger. Altercation. Mots. Injures. Ivrogne ! Putain, sale Putain ! Gilbert gifle Sylviane, la bouscule, la jette à terre, l’insulte encore. Traînée ! Sale traînée ! Il lui revient en pleine figure toutes les allusions et toutes les plaisanteries qu’il a encaissées au cours de sa dernière virée dans les cafés de M. Il est pris de cette rage des faibles qui un jour ont en assez d’avoir trop subi. Sylviane hurle. Jacky descend de sa chambre. Il ne cherche même pas à s’interposer. Froidement, il décroche le fusil du râtelier, écarte Gilbert et tire par deux fois, calmement. Il n’a jamais aimé cet homme qui n’est pas son père, qui l’a obligé à quitter le CET pour travailler à la ferme comme un véritable esclave, du soir au matin, par tous les temps, chaque jour de la semaine, sans même un vrai dimanche de repos. Après ? La mère et le fils pourraient déclarer qu’il s’agit d’un accident, pourraient invoquer la légitime défense… Non, Jacky prend les choses en main. Il demande à sa mère de tout nettoyer, de brûler les vêtements, le portefeuille avec les papiers. Lui, se charge du cadavre. Il se rend aux Roquiers. On est en février. Les Anglais ne sont pas là. Quant aux beatniks, ils sont trop loin pour voir ou entendre quoi que ce soit. Jacky sait manier le tracteur. Il installe le godet. Il gratte et enlève la terre assez meuble qui dissimule cette citerne condamnée que plus personne n’utilise depuis des lustres. Il creuse assez profond. Il jette le corps tout au fond. Il rebouche la fosse, tasse et dame la terre. Sans s’affoler, il travaille méthodiquement et proprement. Avec son engin, il avance, il recule à plusieurs reprises. Ces traces de roues seront celles des habituelles manœuvres… Il a peut-être omis un tout petit détail. ? Ce tronçon oblique de tuyau en zinc qui court le long du pignon… Ce qui suscitera plus tard la curiosité du Hollandais qui s’interrogera sur l’utilité de ce cylindre cabossé… A la fin de ses travaux nocturnes qui lui ont demandé plusieurs heures, Jacky fait le tour de l’endroit, avec le sentiment du devoir accompli. Il est satisfait. Il s’en retourne vers la ferme. Il terminera la nuit dans les draps de sa mère…
Lors du procès d’un Jacky de cinquante ans, on apprendra aussi… En vrac… Que la vieille camionnette avait été précipitée la nuit même par Sylviane dans le trou plein d’eau très profonde d’une ancienne carrière à quelques kilomètres du plateau… Que le fils ne s’était jamais marié… Qu’il s’était abruti de travail… Qu’il s’était consacré corps et âme à sa mère… Que cette dernière était morte - officiellement - d’une rupture d’anévrisme (plus vraisemblablement d’une chute dans l’escalier, chute due à trop d’alcool)… Que l’eau courante était arrivée aux Roquiers en même temps que la gauche était arrivée au pouvoir… Que la maison de la tante était tombée lentement en décrépitude… Qu’elle avait été enfin vendue en 2001 - quand la banque s’était fait plus pressante - à un Hollandais, M. Hartig… Que les plantations de ce M. Hartig avaient souffert de la canicule en 2003… Que le même M. Hartig s’était mis en quête d’une solution pour avoir de l’eau naturelle et moins chère, solution qu’il finit par trouver en même qu’il découvrit les restes cachés de Gilbert Parachon… Que la police scientifique avait fait d’énormes progrès… Qu’il était courant naguère qu’on comble des citernes afin de déprécier certaines maisons car on ne voulait pas voir des étrangers s’installer dans le coin… Qu’on n’avait pas prévu que Jacky se trancherait la gorge en cellule…
Après ce procès, Ferdinand Gélinard, ex-chroniqueur judiciaire pour un grand quotidien régional, se replongea dans la lecture d’un de ses auteurs préférés.
- Décidément, on peut se demander si les campagnes profondes ont tant changé depuis Maupassant… Parfois, elles sentent encore la cirrhose et l’inceste.
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