Vendredi 8 février 2008 5 08 /02 /Fév /2008 16:45
LITTLE BOB
 

Ba-na-né ! Je saucissonne ce participe passé. Je le découpe à l’Opinel, le scalpel du pauvre. Oui, je me suis fait bananer. En beauté. Dans les grandes largeurs. Et cela fait deux jours et une nuit, une nuit surtout, que je gamberge, que je me repasse le film en séance privée, sur l’un des quatre murs de cette suite somptuaire de six mètres carrés.

 

Je suis écrivain public. En fait, j’ai obtenu du ministère de l’Education nationale d’être mis en disponibilité. Et j’ai ouvert ce petit commerce culturel qui me rapportera peut-être de quoi ne pas trop puiser dans mes maigres économies. Après de pénibles négociations, je suis enfin parvenu à louer en dessous de mon appartement un petit local que j’ai toujours vu inoccupé, qui s’ouvre sur la petite rue piétonne du Docteur-Destouches. Un local spartiatement aménagé. Des murs blancs, une vitrine. Au beau milieu de l’échoppe, deux tréteaux, un plateau de bois clair sur lequel trônent l’étrange machine (car il faut vivre avec son temps) ainsi qu’une lampe de bureau. Trois chaises de style Emmaüs. Et une étagère où sont alignés les sauveurs indispensables en cas de doute orthographique ou syntaxique.

 

Et j’attends.

 

Car on ne se bouscule guère au portillon. Parfois, quelques lycéens venant quémander une aide urgente pour bâcler quelque dissertation à rendre demain matin, m’sieu. Décemment, je ne peux les faire payer. Pour tuer le temps, je me goinfre de pages littéraires. Mais je rêvasse plus que je ne révise un quelconque concours…

 

De temps à autre, je fais une pause et je monte jusqu’aux Arcades pour voir quelques têtes.

 

- Alors, Bob ? Une petite mousse ?

 

- C’est un peu tôt. Sers-moi plutôt un p’tit caoua. Avec une tranche de ton gâteau breton, le feuilleté au caramel…

 

- Ah ! le kouign-amann. C’est pas mauvais, hein Bob ?

 

Bob ! Cette idée de m’avoir prénommé Robert ! Un prénom d’une autre époque ! Et quand j’étais gosse, c’était le P’tit Robert par-ci, le P’tit Robert par-là ! Moi, j’aurais préféré Little Bob, ça fait plus américain !

 

Je feuillette la presse locale et puis je redescends jusqu’à l’antre.

 

Pour attendre.

 

Ce matin-là, je m’étais réveillé avec la bouche pâteuse, et j’avais mal aux cheveux. La veille, je m’étais commis dans une espèce de raout culturel avec tous des people de sous-préfecture et j’avais abusé d’un mauvais aligoté pour être convivial. Donc, ce matin-là, j’avais du mal à voir le jour. J’étais incapable de faire quelque chose de vraiment bien utile…Vers dix heures, me prit soudain l’envie d’aller niaiser en ville, d’aller m’offrir un noir bien tassé pour entrevoir le jour. Je m’apprêtais à sortir…

 

Comme écrivait l’autre, ce fut comme une apparition. Jeune. Grande. Blonde. Et des jambes que laissait subodorer un imperméable entrouvert mais quelque peu miteux ! Cependant, pas le genre bimbo. Non. Plutôt le genre slave. Ce qu’allaient confirmer son accent et son sabir syldavo-bordures.

 

- Que, monsieur, moi chercher travail France. Que, moi vouloir, si tu peux, translater, expliquer papier, là.

 

J’ai d’abord été surpris qu’on me prît pour un concurrent de l’ANPE. Je l’ai invitée à s’asseoir. J’ai pris son journal de petites annonces. Je l’ai parcouru. Laquelle aurait pu lui convenir ? Quelle qualification pouvait-elle posséder ? Je me suis permis de l’interroger. Mais je l’avoue, je n’ai pas tout saisi. Je suis écrivain public, mais pas poli de la glotte. J’ai cru comprendre qu’elle avait entrepris des études médicales, là-bas. Faut avouer (à moitié pardonnée) que durant ses explications, j’étais plus porté sur ses lèvres que sur ses mots. J’ai relu sa feuille de petites annonces. J’en ai retenu une qui pouvait lui convenir. Dame âgée recherchait jeune femme pour tâches domestiques et pour tenir compagnie. Repas et gîte assurés. Il était même question de gages, comme au bon vieux temps ! Il y avait un numéro de téléphone. J’ai expliqué en écrivant tout en majuscules sur une belle feuille blanche avec en-tête et coordonnées. Elle acquiesçait en répétant Bien, monsieur, beaucoup bien, merci. Il fallait répondre à l’annonce, j’ai entrepris de lui rédiger une lettre de motivation, voire un CV. Et là… Hésitations, explications embrouillées, voire affolement. Bref, j’ai vite saisi qu’elle n’avait aucun papier. Elle s’est levée, s’est excusée, a pris ma feuille, est sortie sans un Au revoir. Je l’ai quand même raccompagnée jusqu’à l’huis.

 

Lui qui attendait dehors, qui l’a prise par le bras en lui parlant plutôt vivement, m’a-t-il semblé.

 

Il fit beau toute la journée. C’était le commentaire de tout un chacun. Devant mon pas de porte comme à l’estaminet. Ce fut même le premier titre de la presse parlée qui ne fit pas la moindre allusion au beau mais dur métier d’écrivain public en province profonde.

 

Deux jours plus tard, en plein après-midi, alors que je somnolais sur un cours de linguistique, que je révisais sans avoir vraiment la niaque, deux hommes sont entrés dans mon antre. J’ai vite saisi l’objet de leur visite car j’ai lu beaucoup de livres, vu beaucoup de films. Présentations d’usage. Invite polie mais ferme à les suivre. A peine étions-nous dans la rue du Docteur-Destouches que les deux commères assermentées - la mercière (toque rose et casaque vichy) et la fleuriste (short et maillot bleu marine) - commentaient du regard et du verbe la déambulation de ce remarquable trio : J.-C. entouré des deux larrons. A moins que ce ne fût l’inverse…

 

On me mit au fait.

 

Dans un hameau des environs, on avait retrouvé le corps sauvagement torturé d’une vieille et surtout riche Batave qui avait choisi notre belle région pour y couler des jours paisibles. Des voisins qui ne l’avaient pas vue faire sa promenade rituelle s’étaient inquiétés, s’étaient permis de pénétrer dans l’imposante demeure, rénovée avec beaucoup de goût. Et là, ô stupeur, ils avaient découvert l’horrible spectacle. Bien évidemment, on avait eu tôt fait de découvrir sur les lieux de cette sordide agression une feuille blanche avec… Le mobile de ce crime odieux ne pouvait être que le vol comme l’attestaient les meubles fracturés, les tiroirs renversés et tout le désordre installé.

 

Comment pouvais-je expliquer la présence en ce lieu de cette feuille avec en-tête, coordonnées et sans doute mon écriture ?

 

Je n’en savais fichtre rien !

 

Ce que j’avais fait durant ces deux derniers jours ?

 

Il n’y avait rien de vraiment saillant dans mon existence qui pût les intéresser.

 

Et comme à mon habitude, je me suis muré dans un mutisme cabochard et borné. Bien sûr que j’aurais pu leur raconter cette étrange visite d’une étrange étrangère. Mais je me suis tu comme un môme boudeur. On ne se refait pas.

 

Après ? Après, j’ai cru entendre garde à vue. Que je fis automatiquement rimer avec Camus. Allez savoir pourquoi… Après ? J’ai eu tout le temps pour imaginer ce qui avait pu arriver. Ils avaient récupéré la feuille avec les explications de la petite annonce. Par téléphone, ils avaient dû prendre langue avec la vieille dame. Ils lui avaient rendu visite. Ils s’étaient vite rendu compte qu’elle devait avoir un pactole. Ils avaient exigé leur dû. Elle avait résisté. Ils l’avaient menacée, malmenée, estourbie. Avaient-ils déniché un quelconque magot ? Avaient-ils perdu ma feuille ? Ou bien l’avaient-ils ostensiblement déposée pour me faire porter le chapeau ?

 

Elle ? Elle n’y est pour rien, j’en suis certain. C’est lui qui a tout manigancé. Lui ? Un prédateur qui a su profiter d’une situation précaire, celle d’une de ces errantes qui ont fui les lointaines contrées d’une lointaine Europe. Un certain mur était tombé. Tout l’ancien système s’était effondré. Les anciens bureaucrates s’étaient vite convertis à l’économie de marché. Ils vendaient, bradaient et liquidaient tout, absolument tout. Et cette politique de privatisation sauvage (pléonasme) ne pouvait provoquer que précarité, chômage et misère. Il n’était donc pas étonnant de voir des hordes fuir toute cette barbarie pour gagner notre pseudo Eldorado et tenter d’y survivre par tous les moyens. Voilà ce que m’eût doctement asséné pour la niène fois l’un de mes anciens collègues. Ouais… Ce pouvait être une tentative d’explication…

 

Mais aujourd’hui, elle ne me satisfait pas totalement. Ce doit être un peu plus complexe, non ? J’ai tout le temps d’y penser. Personne à qui téléphoner. Pas d’avocat à contacter. Pas de livre. Pas de visite. Je suis seul entre quatre murs à peu près propres. J’ai tout le temps d’imaginer ce que fut ce destin que j’ai croisé durant quelques minutes, pas plus. J’imagine son histoire… que je finirai par écrire…

 

Ce matin, de nouveau, je n’ai rien dit. On m’interroge, je me tais. Je me suis juré de ne rien avouer. Et avouer quoi ? Que j’ai eu cette visite ? Et on me demanderait Quand ? Et on me demanderait que je dresse un portrait précis. J’en suis incapable. Quand on est fasciné, on n’a guère l’esprit à saisir les détails.

 

Et puis, dénoncer, c’est pas bien. Petit Robert, il l’avait fait une fois, dans la cours de récré. A la sortie de l’école, il s’était fait casser la gueule. Puis quand il était rentré à la maison, il avait dû expliquer comment il l’avait perdu, son bonnet. Et comme il avait pas donné d’explication, pif, il avait eu droit à un coucher, paf, sans souper.

 

Donc, je ne dis rien. Rien. Pas un mot. Je me contente de répéter que ce n’est pas moi. C’est tout. A la limite, j’ajoute qu’on fait erreur.

 

Mon aveu le plus long a été de déclarer pompeusement que la vérité était en marche et que rien ne l’arrêterait.

 

On n’a pas compris.

 

J’aurais pu expliquer, commenter et disserter. Mais je n’ai plus envie de faire cours.

 

Nouvelle primée (3e prix) lors du concours de
 nouvelles policières organisé en 2006 par le magazine Les Inrockuptibles

 
Par Jean-François Dormois - Publié dans : Nouvelles
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Vendredi 8 février 2008 5 08 /02 /Fév /2008 16:32
LES VISITEURS D'UN SOIR
 

- Maintenant que tout cela est terminé et que les choses sont redevenues un peu plus calmes, il conviendrait de raconter exactement tout ce qui vous est arrivé. Non ?

 

- Bien sûr. Mais je ne vous promets rien. Cela ne va pas être très facile. Nous sommes encore sous le choc. Cette dernière nuit a été plus que mouvementée. Elle a même été particulièrement éprouvante. Et ce d'autant plus que ma compagne et moi avions enfin trouvé l'endroit rêvé pour être tranquilles. Vous savez, nous avons longtemps visité la région avant de trouver et d'acquérir cette demeure en déshérence à l'écart de tout, loin des grands axes de circulation, des gens. Nous sommes plutôt des sauvages, voire des misanthropes ! Nous sommes de vrais ours, diraient certains. Certes, il nous arrive d'avoir quelques visites. Des amis que nous ne voyons guère mais qui apprécient eux aussi ce coin retiré et qui nous envient. Ah ! ce chôâ de viiie, mes chériiis ! Vous savez, pour nos professions, disons pour nos activités, nous n'avons pas besoin de voir ou de fréquenter grand monde. Ma compagne peint et gagne plutôt bien, moi j'écris et j'en vis. Dans les environs, on comprend mal que nous passions ainsi notre temps à ne rien faire. Du moins, c'est ce qui doit se raconter. Et quand nous descendons jusqu'au bourg pour faire nos courses, on ne manque pas de nous regarder d'un drôle d'air. On doit se demander d'où nous pouvons tirer nos ressources. C'est vrai, nous détonnons dans le paysage. Oui, il doit s'en raconter des histoires ! Comme le jour où j'avais apporté ma tronçonneuse à réparer. Pensez donc ! C'est quand même pas sorcier de changer la chaîne de votre engin ! Un gamin y arriverait tout seul ! Comme les rares fois où nous nous risquons à aller prendre un verre dans l'un des deux cafés de la place de la mairie. A notre entrée, on se retourne, on nous dévisage, on nous regarde. On doit commenter la tenue un tantinet excentrique de ma compagne. Ou mon crâne lisse et mes petites lunettes rouges. Mais cela nous indiffère totalement. Nous n'avons rien à nous reprocher. Ce matin, je me demande encore comment ils ont pu trouver notre tanière si loin de tout. Pour arriver jusqu'ici, ce n'est guère facile. Une petite route toute rapiécée, un chemin brouillé par les broussailles et qui se termine en cul-de-sac. Et le tout au milieu d'une garrigue pas très fréquentée et de quelques bosquets de chênes plus tordus qu'une vieille armée d'arthrosiques. Non, vraiment, nous ne nous attendions pas à une telle visite.

 

- Moins de littérature, je vous prie ! Venez-en au fait !

 

- Oui, je sais, je digresse et je m'égare. Mais c'est pour planter le décor, comme on dit. Il faut resituer l'événement dans son contexte. Donc, samedi soir, nous allions nous coucher après avoir bouquiné un bon moment près de la cheminée tout en sirotant un Lagavulin, un single malt de seize ans d'âge. Et comme tous les soirs, juste avant de me coucher, j'ai pris mon doulos et mon imper à la Bogart pour aller faire mon petit tour en privé solitaire, et ce, malgré le très mauvais temps. Voyez-vous, c'est l'une des raisons pour lesquelles j'aime assez la campagne. Sortir et faire quelques pas sur le chemin, penser au jour passé à taper à la machine, guetter une nouvelle idée d'écriture. Le tout sans être vu, sans devoir être reconnu. Et, surtout, pouvoir satisfaire un petit besoin tout naturel en pleine nature... Comme une sensation béate sinon de liberté du moins de bien-être ! Et c'est encore plus agréable quand il pleut, quand il fait froid ! On joue à frissonner et à vite regagner la chaleur de ses pénates ! Et, ce soir-là, il pleuvait dru, il ventait fort. Après ce trivial rituel, il ferait bon d'aller se réfugier sous la couette. Et je m'endormirais en songeant à la trame encore confuse d'une nouvelle que venait de me souffler ma déambulation nocturne et que je poursuivrais demain dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne...

 

Quand j'ai eu terminé et que je me suis retourné, elle était là derrière moi. Je ne l'avais pas entendue s'approcher, sans doute à cause du vent et de mes pensées profondes. En apercevant cette promeneuse tardive, en pleine nuit, sur ce chemin sans passant, je vous avoue que j'ai été surpris et que j'ai sursauté.

 

- Bonsoir. Excusez-moi, mais je suis tombée en panne, là-bas, sur la route, au bout du chemin. J'ai plus de batterie pour mon portable. J'ai aperçu de la lumière. Si ça vous dérange pas, je pourrais téléphoner ?

 

- Malheureusement pour vous, nous n’avons pas le téléphone. Ni fixe, ni portable.

 
 - C’est pas vrai ?!
 

- Si ! Ce n’est pas vraiment indispensable pour vivre, vous savez. Je suis vraiment désolé. Mais si je peux vous aider en quoi que ce soit.

 

En réalité, et pour parler franchement, cette intrusion tardive et inopinée au milieu de mon intimité nocturne ne me ravissait guère.

 
 - Tu parles tout seul ?
 
 - Non. Nous avons une visite.
 

- Une visite ? A cette heure ?

 

- Oui. Plutôt surprenant, non ?

 

- Alors, entrez ! Il fait un temps de chien dehors. Vous allez attraper la crève !

 

- Mademoiselle est en panne au bout du chemin.

 

- Bonsoir madame. Excusez-moi de vous déranger. J'aurais bien voulu téléphoner pour qu'on vienne me chercher. J'ai marché toute la journée, j'ai fait de la rando. Je suis trempée. Je suis crevée. J'aimerais pouvoir rentrer chez moi.

 

C’est vrai qu’elle était trempée la petite demoiselle ! Quelle idée d’aller randonner par ce temps !

 

- Ecoutez, il se fait tard. Nous n’avons pas le téléphone. Je n’y connais rien en mécanique automobile. Le mieux, ce serait de vous sécher, de manger un morceau. Après...

 

- Elle n’a qu’à rester coucher, ça ne nous dérange pas. Je lui ferai un lit dans l’atelier. Demain on avisera, a proposé mon amie.

 

Allez comprendre ! Nous vivons à l’écart de tous et de tout, mais il nous arrive quelquefois de jouer les bons Samaritains ! Quand l'occasion se présente. Ma compagne est naturellement serviable. Quant à moi, cette présence plutôt mignonne, je l’avoue, ne me dérangeait plus. Une silhouette plutôt bien dessinée, des cheveux si blonds, si longs qu'on eût pris pour une perruque. Bref, la jeune marcheuse était d’accord, elle nous remerciait, mais il lui fallait aller chercher quelques affaires dans sa voiture mal garée et verrouiller les portières. Je l’ai accompagnée jusqu’à son véhicule en lui éclairant le chemin avec ma grosse lampe torche. Dehors, il continuait de pleuvoir dru et de venter fort. Elle a fait ce qu’elle avait à faire et nous sommes revenus vers la maison. Je n’avais qu’une hâte, rentrer, me mettre au chaud et me sécher. J’allais refermer la porte derrière nous quand je me suis senti bousculé et poussé brutalement vers l’intérieur. Nous avions, me sembla-t-il, une seconde visite, mais un peu plus brusque, un peu moins polie, une seconde visite à petite gueule de gouape mal rasée et mal dissimulée par un bonnet baissé jusqu'aux sourcils et par une paire de lunettes noires. Et cette petite gouape tenait un engin à canon scié dans la main droite. Comme dans un mauvais film de série Z !

 

- Allez, Crâne d’œuf, on entre. Tous les deux-là, on s'assied sur le canapé et on ferme sa gueule. Si vous êtes sages, tout se passera bien. Sinon...

 

- J’ai horreur qu’on m’appelle Crâne d’œuf !

 

- Ecoute mon gars, franchement, j’en ai rien à battre. On a pas fait les présentations. On verra ça plus tard, si on a le temps. Parce qu’on est pressés, ma copine et moi. On tient pas à s’éterniser dans votre coin paumé.

 

Il a fait le tour de la grande pièce sans nous quitter du regard pendant que je ruminais. Quel merdeux ! Il n'y a pas d'autre mot. Se permettre de me traiter ainsi ! Et, pris de court, je l'avais laissé dire sans répliquer, ! Vexant ! Humiliant ! Rageant !

 

- Dites donc, les Parigots, chez vous, y’a rien d'intéressant. Pas de chaîne, pas de téloche, pas d’ordi. Qu'un pauvre transistor pourri à deux balles ! Vous êtes vraiment pas de votre temps. Mais bon, il doit bien y avoir autre chose. De la thune quelque part, vu que c’est plutôt confortable chez vous même si c'est paumé. Et puis tout le monde sait que vous vivez sans rien foutre. Faut assurer, non ? Vous êtes des rentiers, non ? Alors, c’est où la thune, Crâne d’œuf ?

 

- J'ai horreur qu'on m'appelle Crâne d’œuf !

 

- Ecoute, tu fais pas chier, CRANE D'OEUF ! Tu dis où tu planques ce qu'on veut. Pour l'instant, je suis un ami qui vous veut du bien. Mais si vous êtes pas plus compréhensibles...

 
 - Compréhensifs.
 
- T'as dit ?
 
- Compréhensifs.
 

- M'en fous ! Alors, comme ça, vous avez rien ? Non ? Là, tu charries. Si tu continues, je sens que je vais m'énerver.

 

Et il s'est approché de l'espace qui me sert de bureau. Il a pris un premier encrier d'encre noire, en a répandu tout le contenu sur mes feuilles. Et puis un second encrier renversé sur quelque chose en cours. A hurler ! Puis il a saisi et laissé tomber sur le carrelage mon autre outil de travail, ma vieille Remington. J'ai serré les poings et les dents. J'ai piteusement baissé les yeux pour ne pas assister au carnage. Des rayonnages, il a fait dégringoler un certain nombre de volumes. J'ai relevé la tête mais je n'ai pas eu le temps de l'en empêcher. J'ai horreur qu'on malmène les livres, surtout les miens, mon seul vrai bien. Je me suis levé. Il m'a fait renifler son engin On se calme Tu t'assis (Tu t'assois ou tu t'assieds, ignare !) Bref, la tension montait, monsieur risquait de déraper. On commençait aussi à se croire dans Straw Dogs de Sam Peckinpah.

 

- T'as pas compris ? On se calme ! Alors, comme ça, il a pas l'air d'aimer qu'on les touche ses bouquins ? Moi, le papier, tu sais, j'en ai vraiment rien à secouer. Tu vois, c'est depuis l'école, mon vieux. Ce qu'ils m'ont fait chier avec leur putain de lecture tous ces empaffés de profs !

 

Et il a continué son oeuvre de vandale jusqu'à la lettre Z comme Zweig (les deux) pendant que la fille, dans le recoin qui nous sert de chambre, mettait sens dessus dessous la grande penderie.

 

- Y'a rien non plus là-dedans !

 

- Alors, le fric, ça vient ou je continue ? Non ? Tiens, je vais faire mumuse.

 

Et il s'est mis à jouer les Pépé Carvalho du pauvre. Il a jeté un premier livre dans la cheminée, un bon Crumley m'a-t-il semblé. Et puis un un Ellroy. Et puis un très vieux Malet (sans Isaac). C'était un autodafé. Dans l'ordre alphabétique certes, mais un autodafé quand même. ! Alors, là, je me suis levé et j'ai hurlé NAZI !

 

Il a de nouveau pointé son engin vers moi.

 

- Pauvre nase toi-même ! Tu vois, ça fait des flammes. C'est juste utile à ça, faire un bon feu pour se chauffer les miches.

 

Il s'est tourné vers les murs en pierre apparente qu'il avait épargnés jusque là car il ne s'en était pris qu'au plus évident pour lui, à savoir le mobilier, nos quelques bibelots, la vaisselle et le linge.

 

- Et tous ces trucs, là sur les murs, c'est quoi ? C'est pas comme des peintures, non ? Et ça représente quoi ? Y'a des miros pour aimer des tableaux comme ça ? On voit même pas ce que ça représente. Y' a que des traits et des couleurs. Je t'en chie un comme ça tous les matins, moi ! Et ça se vend ? Y'a des gogos pour acheter ça ?

 

- Oui, il y a des amateurs, des vrais ! a commenté mon amie. Et même, ils sont prêts à y mettre le prix.

 

Elle n'aurait pas dû commenter ainsi. L'autre a vite saisi.

 

- Alors, comme ça, ça vaut cher ? Hein ? Mais moi, j'aime pas du tout. Je préfère les posters.

 

Il a pris le couteau à pain qui traînait sur la table, et il s'est mis à lacérer lentement, méthodiquement son tableau préféré, celui dont elle n'a jamais voulu se séparer, Angelot footballeur. Elle a crié CONNARD ! PAUVRE MEC ! ORDURE ! Il l'a giflée. J'ai bondi. Je me suis pris un coup de crosse dans le bas ventre qui m'a cassé en deux. Et ce connard, ce pauvre mec, cette ordure s'est mis à tout bousculer, à tout casser, à tout ravager dans notre grande salle divisée en plusieurs alcôves qui lui donnent un air de loft rural. Dans le coin servant de chambre, dans celui servant de cuisine, dans un autre servant de salon, il a tout bousculé, tout cassé, tout ravagé. A grands gestes, à coups de pied, à coup de crosse. Lentement, méthodiquement, efficacement. Que pouvais-je faire ? Bien sûr, dans mes romans policiers, mes héros d'encre et de papier trouvent toujours LA solution pour s'en sortir. Mais à ce moment délicat de l'histoire, j'étais confronté à la dure réalité. Et cette réalité tenait de quoi nous envoyer tous les deux ad patres, poil aux f... Excusez-moi ! Je ne peux m'en empêcher. Donc, il valait mieux se méfier. Pas de parole malencontreuse, pas de geste inconsidéré. Apparemment, ce merdeux avait vu trop de mauvais films. Il jouait le tueur froid, sûr de lui jusqu'à la caricature. Il fallait cependant se méfier, se méfier de ce jeune mâle frimeur. En réalité, ce devait être le genre de gamin à s'énerver d'un coup, à être soudainement pris de panique jusqu'à commettre l'irréparable. Les journaux sont pleins de ces faits divers où un jeunot qui a vu trop grand pour lui s'affole et presse la détente. Il fallait gagner du temps en attendant de trouver la faille ou les ressources musclées d'un Dirty Harry.

 

- Alors, il est où le pognon ? On sait que vous en avez, ça se voit. Ta bonne femme, elle les vend ses trucs. Et ça rapporte, elle l'a dit. Et toi, tes bouquins, il paraît que ça gagne un max, non ? On t'a vu une fois à la télé. T'es une gloire ! Et sûr que vous devez vous faire payer de la main à la main, surtout pour les peintures. Comme ça, ni vu ni connu.

 

- Excusez-moi, mais vous n'y connaissez rien, ai-je avancé en me massant le bas ventre. Les artistes doivent déclarer tout ce qu'ils vendent et ce qu'ils gagnent. On appelle ça bénéfices non commerciaux.

 

- Te laisse pas embrouiller ! a lancé la pseudo randonneuse. Ils en ont du fric, et ici ! C'est sûr et certain. T'as vu leur baraque ? C'est pété de thunes ! Les bouquins, les tableaux, tout ça, ça chiffre ! Y'a qu'à embarquer un max de trucs, ceux que t'as pas encore flingués !

 

- Arrête ton délire! J'ai pas un camion de déménagement, moi ! Et après, qu'est-ce que t'en fous de tout ce bordel ? Faudra le refourguer, et c'est pas mon truc. Non, moi, je veux des biftons, de la caillasse, de la vraie ! Alors, ça vient, Crâne d’œuf ?

 

C'est à ce moment-là que nous avons entendu miauler derrière la porte qui donne sur la cour. C'était Bébert notre chat qui revenait se mettre au chaud lui aussi. La fausse marcheuse a ouvert la porte et l'a fait entrer tout en s'extasiant Qu'il est beau ! Nous n'avions donc pas affaire à une brute totale ! Sans doute une pauvre môme qui n'avait pas fait le bon choix, qui s'était laissée embobiner par le premier frimeur venu...

 

Mais le barbare a saisi Bébert par la peau du dos et s'est dirigé vers la cheminée. Nous avons vite saisi sa sale intention et nous avons tous deux hurlé :

 
- NON ! Pas ça !
 

- Alors ? On devient raisonnable ?

 

- Ce que vous cherchez se trouve dans l'atelier de mon amie, dans l'autre bâtiment, au fond de la cour. Je vais vous y conduire.

 

Nous sommes sortis, le visiteur et moi, pour rejoindre l'atelier de l'autre côté de la cour. Quelques mètres à parcourir, pas plus. Quelques mètres, pas plus, pour trouver une issue à cette embrouille, pour sortir au plus vite de ce véritable merdier. Par la manière forte ? Je n'étais pas en mesure de rejouer Gunfight at theO.K Corral ou quelque chose du même genre. Mon seul colt, c'était    le briquet dans la poche de ma chemise de faux bûcheron canadien ! Et puis, je ne suis pas un chaud partisan de l'autodéfense à la Charles Bronson ni un fervent défenseur de la morale sécuritaire ambiante. Donc, trouver une issue honorable au conflit mais sans perdre la face. Trouver un compromis honorable, mais lequel ? Le touriste enfouraillé railleur qui me suivait ne semblait guère décidé à s'asseoir à la table des négociations. Alors ? Céder à sa revendication ? Capituler en rase campagne trempée par la pluie et battue par le vent ? Que faire ? Son insulte à mon égard, la gifle pour mon amie, les livres brûlés, les toiles lacérées, tout cela me restait en travers de la gorge. Barbare ! Iconoclaste ! De même, mon incapacité à réagir tel un implacable Callahan. Et vouloir s'en prendre à notre Bébert ! Sadique ! Mais que faire ? Que faire pour le moucher ? Oui, que faire pour s'en sortir sans casse mais sans passer pour un péteux ?

 

- Mais ça pue là-dedans !

 

Oui, c'était l'odeur prenante de l'essence de térébenthine. Une des nombreuses bouteilles traînait ouverte sur une étagère. Quand je viens la visiter dans son atelier, je lui répète souvent de fermer ses bouteilles car elles empestent l'atmosphère, et c'est un produit dangereux. Mais à ce moment précis de l'histoire, je n'aurais pas fait la remarque...

 

Surtout quand il m'a répété une nouvelle fois :

 

- Alors, il est où ton trésor, Crâne d’œuf ?

 

- C'est dans le mur. Là-haut. Au-dessus de l'étagère. Derrière les bouteilles.

 

Je ne l’ai pas laissé prendre l’initiative. J’ai vite grimpé sur le tabouret, j'ai saisi la bouteille d’essence et le Zippo.

 

Il a beaucoup hurlé en se tenant le visage à deux mains.

 
- Et après ?
 
- Oh ! Après...
 
Par Jean-François Dormois - Publié dans : Nouvelles
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Mercredi 6 février 2008 3 06 /02 /Fév /2008 15:42
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Par Jean-François Dormois - Publié dans : Photos
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Samedi 26 janvier 2008 6 26 /01 /Jan /2008 19:20
DIX-HUIT TROUS
 

  On n’a rien vu venir, parce que c’est venu sournoisement.On a peut-être laissé faire, parce que ça s’est fait doucement. On s’est sans doute bouché les yeux, pour ne pas voir. On s’est contenté, c’est certain, de constater avec résignation les dégâts de cette lente érosion et de déplorer en silence que les temps changeaient.

 

Par exemple, quand le Désiré Desbrosses a pris sa retraite, eh bien, son garage, personne dans le coin ne lui a proposé de le reprendre. De toute façon, il voulait continuer d’habiter le logement au-dessus de l’atelier. Gênant pour un éventuel repreneur.

 

Deux ans auparavant, c’est la Noémie Reboul qui avait fermé son épicerie-dépôt de pain-presse-tabac-souk à toute heure. En effet, il aurait fallu un Balzac en grande forme pour décrire son antre aux trésors. Elle se faisait trop vieille, la Noémie. Elle s’emmêlait dans ses additions. Heureusement pour elle que personne n’en profitait. Et puis elle radotait. Elle irait chez sa fille, en ville. En ville, où on trouve de tout en grande surface, et moins cher. Surtout l’essence, un produit d’appel comme disent les spécialistes.

 

Restait le bistrot du Paulo. Qui a fermé, lui aussi. Mais dans des circonstances pas gaies. Ce soir-là, Paulo tentait de rouler à peu près droit, mais avec un peu trop de sang dans l’alcool. Et il est allé câliner un platane d’un peu trop près. On raconte qu’un jeune couple envisage de reprendre le fonds. Mais c’est que des on-dit… Les anciens, ils sont les plus nombreux, sirotent désormais leur topette à domicile en cachette de la Manman qui n’est pas bien d’accord avec de telles pratiques solitaires. Bref, comme véritables activités, ne restaient plus que la poste et l’école avec ses deux classes.

 

Pour la poste, ils ont commencé par réduire le nombre d’heures d’ouverture du guichet. Ce n’était plus tous les jours. Et puis, ils ont décidé de la fermer définitivement. C’est là qu’on a commencé à réagir. Un barbu, qui travaillait d’ailleurs en ville, a pondu un tract appelant à la création de ce qu’il appelait un comité pour la défense des services publics. A sa première réunion, on était, disons… quinze, sur cent quatre-vingt-deux habitants. Un succès. Et ça a vite dégénéré, ça s’est vite engueulé. Le maire, qui était venu sans trop de conviction mais il fallait qu’il se montre, le maire donc a déclaré que ce comité, c’était trop politique, qu’il interviendrait, lui, en tant qu’élu. Deux ou trois ont bafouillé qu’un bureau de poste, ce n’était plus guère utile à l’heure des nouvelles techniques d’information et de communication. Et même, cette fermeture, ça pouvait contribuer à réduire la dette publique, comme l’a soutenu un jeune prétentieux qui s’était fait construire une villa d’un style prétentieux et pas du tout local à l’écart du village. La majorité n’a rien dit. Bref, le comité en question était mort-né.

 

Quand ils ont annoncé la fermeture de la classe unique de l’école, alors là, on a davantage réagi. Il peut même s’écrire que ce fut un sacré événement, le premier depuis des lustres ! Tout le monde s’y est mis, s’est bougé, s’est mobilisé. Les parents d’élèves, la maîtresse et son syndicat. Même le maire a bien été obligé de se mouiller. Banderoles sur les grilles, occupation des lieux, article et photo dans la presse locale. Et des délégations à la ville, à la préfecture où siègent les autorités dites compétentes. Cependant, quand ces mêmes autorités daignaient recevoir une délégation, c’était un vrai dialogue de sourds. D’un côté, c’était baisse démographique et calculette à la main. De l’autre, c’était avenir des enfants, conditions idéales d’enseignement… Le barbu, qui avait deux gamins à l’école et qui avait repris du service pour l’occasion, leur assénait ce qu’il avait noté sur ses petits bouts de papier. Le taux de fécondité de notre pays est le plus élevé du continent ! Il est aberrant de vouloir fermer aujourd’hui ce qu’il faudra rouvrir demain ! Logique purement comptable ! Rigueur budgétaire ! L’Etat abandonne sa mission de service public ! On était assez d’accord avec lui, mais rien n’y a fait. Les autorités ne sont pas revenues sur leur décision. Aujourd’hui, les minots se lèvent tôt, guettent le bus de ramassage par tous les temps, rentrent le soir éreintés après avoir dûment déconné dans le dos du conducteur. Et il n’y plus ni rencontre ni conversation devant les grilles de l’école. Le matin, à midi et en fin de journée, la place Gambetta est vide et morte. Et puis, comme il n’y a plus de cantine, il n’y a plus besoin de la Maryvonne Fradet pour faire la cuisine. Elle a donc perdu son emploi, la pulpeuse et rousse quadragénaire. On dit que le maire projette de transformer l’école en gîte rural. On le dit. Mais pour qui ? Qui viendrait s’enterrer là durant les vacances, loin de tout ? Le prochain grand axe est loin, la départementale est de plus en plus mal entretenue. Bien sûr, il y a le paysage. Des plateaux rocailleux couverts de chênaies tordues surplombant les vignes en pente douce. Avec, ça et là, le long du cours d’eau souvent à sec, quelques demeures rachetées naguère par des étrangers dont on dit qu’ils viennent avec leurs provisions et qu’on ne voit guère dans les rues ! Qu’y feraient-ils ?

 

Et les vignes ? Les vignes, on les arrache car il y a certaines directives, avec quelques primes pour faire passer la pilule amère. Alors, par ici, le vin ne permet plus de vivre. Les quelques-uns qui s’échinent encore sont endettés jusqu’au cou. L’an dernier, le Mario Scabelli ne s’est pas raté. Les jeunes, on les comprend, ne veulent pas reprendre les parcelles des parents. C’est trop dur ! Alors, ils partent en ville. Bref, c’est un peu comme dans une vieille chanson de Jean Ferrat…

 

Je n’ignore pas que mon introduction paraîtra trop longue et fastidieuse. Mais elle me paraît nécessaire si l’on veut comprendre le contexte, pas très original, de l’histoire qui va suivre et que j’ai déjà en partie couverte en tant que correspond local du grand quotidien régional.

 
     J’en viens donc aux faits, rien qu’aux faits. 
 

   C’est au début du mois décembre que le maire invita toute la population pour une espèce de grand-messe qui se tint dans la salle communale. Nous étions nombreux. Et ce soir-là, nous eûmes la primeur d’une annonce dont les prolongements et les conséquences dramatiques furent ultérieurement relatés dans différents articles…

 

  -Mes chers concitoyens, je vous remercie d’être venus si nombreux… Bilan globalement positif des actions réalisées par l’équipe en place… Grande (auto)satisfaction…. Poursuivre dans cette voie…. De grandes ambitions pour notre petite commune…. Dialogue citoyen… Démocratie participative… Et, ce soir, j’ai l’immense plaisir de vous annoncer le grand projet qui va insuffler une vie nouvelle à notre communauté, qui va… qui permettra… qui offrira… qui ouvrira… qui sera, sans nul doute,…

 

    Bref, ce soir-là, il finit par nous annoncer qu’un promoteur (étranger) projetait d’investir dans la création d’un golf de dix-huit trous sur une soixantaine d’hectares. Tout le monde s’est regardé sans trop comprendre. Alors, pour nous expliquer, il a déroulé, punaisé puis commenté une immense carte. Le site choisi comprenait tout le fond de la vallée de la Duragne, c’est-à-dire la zone la plus verdoyante, en direction de Bargnac, les deux versants dont les vignes avaient été en grande partie arrachées ainsi qu’une bonne part du bois de Gabelou.

 

    - Outre le parcours et le club house, nous envisageons la construction d’un lotissement de vingt bungalows dans le bois…

 

    Et de nous exhiber des plans en couleur, de nous donner force détails techniques, de nous rassurer quant au financement, de nous convaincre des bienfaits économiques d’un tel projet, de nous promettre la création d’emplois, de…

     - S’il vous plaît, monsieur le Maire ! Permettez- moi d’intervenir.
     C’était le barbu, encore lui, qui se levait, prenait la parole et haussait le ton.
     - Mais, laissez-moi terminer mon exposé, je vous prie !
   - NON ! Cela fait plus d’une heure que vous nous soûlez de belles paroles ! Votre projet est aberrant ! Il relève de la pure mégalomanie ! Sur le plan écologique, c’est une catastrophe programmée ! Pour un golf, il faut de l’eau, d’énormes quantités d’eau ! Car il faut arroser le gazon pour qu’il soit d’un vert impeccable. Et ce, pour que quelques nantis puissent venir taper dans la baballe. Où allez-vous trouver toute cette eau nécessaire ? La Duragne est vite à sec, vous ne l’ignorez pas. L’été dernier, souvenez-vous, vous avez dû prendre certaines mesures de restriction.
     - Il y a les nappes frénétiques !
     - Phréatiques, monsieur le maire, les nappes phré-a-ti-ques. Et si jamais vos nappes existent, ce qui reste à prouver, elles seront vite polluées par tous les fertilisants nécessaires à l’entretien dudit gazon. Sans compter les ruissellements qui ne manqueront de pourrir la Duragne. Quant aux bungalows, qui les louera ? Toujours des nantis ! Le littoral est proche. Et nul n’ignore que le sable fin attire plus le vacancier que nos rocailles. Et à qui rapporteront les locations de vos cabanes ? A votre promoteur ! Quant aux emplois, permettez-moi d’être sceptique. Ce ne seront que des emplois saisonniers. Et tout le monde ici sait ce qu’il en est des salaires et des conditions de travail dans ce secteur ! Nous, nous voulons de vrais emplois ! Alors, votre golf, si vous saviez où je me le mets !…
 

    Et après ? Après, j’avoue que je n’ai pas tout saisi. La joute verbale a vite dégénéré en brouhaha, le brouhaha en tumulte, et le tumulte presque en bagarre de saloon. Il y eut très vitedeux camps en présence, les pour et les contre, les partisans et les opposants, le parti du oui et celui du non… Pour une fois, ce soir-là, il y eut de l’animation, ce soir-là et puis durant près d’un an. Enfin, le village revivait !

 

    Le lendemain matin, c’était un dimanche, le barbu ainsi qu’une dizaine de ses partisans occupèrent les rues, déambulèrent, firent du porte à porte plus ou moins close, distribuèrent des tracts, invitèrent la population à une réunion publique (dans le chai désormais désaffecté du Marcelin Reboul) afin de constituer le GAG (Groupement Anti-Golf), le terme comité, jugé trop « politique » et enjeu de moult discussions animées ayant été abandonné.

 

    Dans les semaines et les mois qui suivirent, ce fut une nouvelle guerre du golf. Les uns firent venir des spécialistes de l’environnement, plantèrent des pancartes NON AU GOLF, investirent les marchés des bourgs environnants, menèrent quelques actions spectaculaires… Les autres invitèrent le fameux promoteur et son staff, eurent accès aux médias régionaux, sollicitèrent leurs relations politiques, réalisèrent une habile campagne de communication… Inutile de dire que ce conflit dégénéra très vite en guerre civile. Quelques familles implosèrent, des anciens ne fréquentèrent plus le même banc, de plus jeunes se bagarrèrent, de vieux amis s’évitèrent. Bref, tout rimait avec guerre. Jusqu’au jour où…

 

    Jusqu’au jour où fut découvert, selon la formule, un corps sans vie, celui du maire dans une cabane de vignes isolée du côté de Pétignac. Dans un premier temps, on pensa à un suicide comme tendaient à le prouver la présence et la position de son fusil de chasse.

     - Pensez-donc, avec toute cette histoire, il était surmené !
    - C’est sûr, ça vous fatigue un homme, cette sacrée politique ! Mais très vite, divers indices (la disparition inexpliquée de son véhicule, des traces de pas et de pneus, des fibres textile près de la cabane) et, surtout, une autopsie sérieuse et minutieuse accréditèrent la thèse du crime. Ne restait plus qu’à trouver le/la/les coupable(s)…
 

    Bien évidemment, il y avait un suspect tout désigné, du premier choix, le barbu ! Il eut quelques difficultés à faire la preuve de son innocence. Par exemple, on lui rappela plusieurs affrontements musclés avec diverses forces de l’ordre à l’occasion de manifestations anciennes quand il était étudiant, ainsi que quelques brefs séjours dans divers commissariats de la capitale… Pour s’en sortir, eh bien, il dut avouer qu’à l’heure du crime, eh bien, il était chez une dame avec laquelle il avait fort sympathisé durant la campagne du GAG.

        - Et le nom de cette dame ?
       - Eh bien, c’est plutôt délicat…
      - Son nom ?
    - Maryvonne Fradet.
     Qui confirma cet alibi extra-conjugal.
 

  L’enquête se poursuivit mollement en même temps que retombaient au sein du village toutes les tensions qu’avait suscitées ce fichu projet dont personne, absolument personne, ne voulait plus entendre parler ! Mais entre quatre murs, nul doute qu’on ne manquait pas d’émettre quelque hypothèse quant à l’identité de/des assassins… On se regarda différemment, on gomma certains mots, on éviter certains sujets. Non, ce n’était plus comme avant.

 

  Quant au projet de golf, par la force des choses, il se trouva suspendu sine die. Il fut procédé à l’élection d’un nouveau maire un peu plus raisonnable et pragmatique. Quant à l’enquête…

 

   Deux ans plus tard, le hasard - toujours lui ! - réveilla les fâcheux souvenirs.

 
    Souvenez-vous, le fameux promoteur…
 

   Oui, vous avez deviné ! Usons d’un euphémisme, à savoir que ce monsieur n’était pas des plus honnêtes, vous ne lui auriez pas confié votre montre… Donc ce monsieur se retrouva un beau jour impliqué dans diverses affaires financières. Les enquêteurs retrouvèrent les traces de son passage dans notre commune… Passons sur les détails… Ce monsieur fut vite contraint d’avouer qu’entre lui et feu le maire, une histoire d’argent… Commission, pot-de-vin (ce qui dans notre région…), dessous-de-table… Au cours d’un douteux maquignonnage nocturne en rase campagne, la discussion s’était envenimée, avait dégénéré dans le 4X4 du maire. Un fusil de chasse chargé sur la banquette arrière, le plus rapide qui s’en saisit, qui tire et qui téléphone ensuite à deux nervis de son staff de faire en sorte que…

 
    P.S.
 
    Pour conclure, je voudrais préciser deux points.

   Le premier, c’est que je n’ai rien, absolument rien contre les golfeurs, les promoteurs et, surtout, les maires, trop attaché que je suis à la démocratie communale.

     Le second, c’est que j’ai fait tout un roman de ces événements. Un roman dans lequel évidemment toute ressemblance… Un roman dans lequel faits, descriptions, portraits, dialogues… Un roman dans lequel tous les ingrédients nécessaires ont été développés mais qu’il est impossible de placer dans ce genre exigeant qu’est la nouvelle.
   Pour le moment, je guette la réponse convenue d’un éditeur éventuel. En attendant, je me contente de rédiger la chronique attentive des minuscules faits et gestes d’un village qui se terre et se tarit.
Par Jean-François Dormois - Publié dans : Nouvelles
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Samedi 26 janvier 2008 6 26 /01 /Jan /2008 19:18
INEDIT

A l’approche de l’échéance, je me dois de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

Selon la formule usitée.

Jusqu’à une date très précise, je n’étais qu’un modeste éditeur descendu s’établir en province. Auparavant, j’avais eu la chance très inattendue de faire un héritage assez conséquent. J’avais donc alors abandonné mon poste d’adjoint au conservateur responsable des bibliothèques de quartier dans une grande ville de la banlieue parisienne, et j’avais choisi de venir m’installer dans un coin tranquille, à l’écart de tout. J’avais acquis l’occasion inespérée, selon la formule convenue de l’agent immobilier. Comme des dizaines d’autres, ma petite maison vivotait mais je m’en sortais plutôt bien . En matière éditoriale, je n’ai jamais pris de risques inconsidérés. A la tête des Editions du Val d’Antan, j’ai toujours fait dans ce qu’on pourrait nommer la littérature régionaliste (voire quelque peu passéiste ! ) C’est un produit qui se vend plutôt bien. Aux gens d’un certain âge qui éprouvent la nostalgie du bon vieux temps. Aux apprentis écologistes qui retrouvent des racines authentiques. Aux touristes qui veulent emporter un peu du terroir qu’ils ont sillonné.

J’étais donc un éditeur relativement comblé. Je papotais avec plumes locales. Je paradais dans les fêtes du livre d’alentour. J’animais certains débats dans les cercles qui se voulaient littéraires Bref, je plastronnais et j’étais départementalement reconnu ! Et donc des manuscrits non sollicités d’affluer. Je dois l’avouer, je ne lisais que ceux des auteurs déjà publiés par mes soins et qui jouissaient d’une certaine notoriété chez un lectorat convaincu. Je n’aurais jamais pris le risque d’éditer des inconnus. Je ne faisais donc que parcourir d’un œil distrait leurs productions et leur adressais la lettre convenue.

C’est avec un vif intérêt…
Malheureusement…
Veuillez…

Jusqu’au jour où…

Je reçus par la poste un pavé conséquent. Trois cent soixante-cinq pages tapées… à la machine ! En province, il y avait donc encore des plumitifs qui ignoraient les avantages techniques du traitement de texte ? Ou qui s’y opposaient farouchement ? Trois cent soixante-cinq pages numérotées… au stylo à bille et reliés grâce à un gros serre-feuilles en plastique noir ! Bref, un objet très artisanal dont la destination évidente ne pouvait être que le pilon. En le soupesant d’un œil narquois, j’ai vite jugé que je n’aurais pas de temps à perdre à parcourir un tel brouillon. Cependant, par acquit de conscience, j’ai tout de même lu les premières lignes. Et au bout de lignes, j’ai su avec cette sorte de certitude qui, lorsqu’elle vous tient, ne vous lâche plus, que ce texte… Je dois l’avouer, je suis tombé dedans. Je n’ai pu m’en arracher et je lui consacrai tout un week-end sans pouvoir m’extraire de ma couche. Je ne pouvais plus le lâcher. Selon l’expression éculée, je l’ai dévoré. D’une seule traite. Et j’en suis sorti pantois, déconcerté, stupéfait, bouleversé, tout à fait chaviré. Dans ce métier, on a beau être réaliste et pragmatique, on a beau flirter quelquefois avec un certain cynisme, on n’en demeure pas moins attaché à la vraie littérature. Et je dus en convenir… Il y avait eu la Bovary, la Recherche, le Voyage… Il y aurait désormais… Il ne pouvait en être autrement ! Je n’étais pas d’accord avec le titre, mais ce n’était là qu’un infime détail. A son tour, cet inconnu révolutionnait TOUT ! Entre mes mains, il y avait TOUT ! Comment dire ? Comme une synthèse de ce que divers monstres, qu’ils fussent étrangers ou français, avaient produit jadis et naguère. A son tour cet auteur inconnu, surgi des profondeurs provinciales, méritait d’entrer dans le panthéon littéraire. Pour moi, cela ne faisait aucun doute, aucun. Ce roman ferait l’effet d’une véritable bombe. Il ne pouvait en être autrement. Mais peut-être que je me laissais emporter…

Cependant, allais-je prendre le risque financier de publier cet inconnu ? Par ailleurs, ce roman ne répondait pas au profil éditorial de ma maison. Pourquoi me l’avoir adressé ? Certes, son auteur était une sorte de voisin puisque résidant à l’autre bout du département. Peut-être avait-il choisi d’envoyer son manuscrit à la maison d’édition la plus proche, et ce, par pure ignorance des pratiques éditoriales. C’était une hypothèse. Peut-être avait-il déjà proposé son roman à de grandes maisons parisiennes ? Et, après des mois d’attente, il avait fini par recevoir la réponse convenue. Alors, échaudé comme tant d’autres sans relations, il s’était rabattu sur des éditeurs moins prestigieux… Je voulus en avoir le cœur net. Cette fois, je me fendis d’un courrier plus personnalisé. J’invitai cet auteur inconnu à nous rencontrer le plus tôt possible. Je le priai aussi d’apporter avec lui ses autres productions s’il en avait sous le coude.

Quelques jours plus tard, nous faisions connaissance.

D’emblée, je fus frappé par sa ressemblance avec Serge Reggiani. Oui, il était venu avec ses œuvres complètes. Un gros paquet. Des poèmes, nombreux. Des nouvelles, en quantité. Deux autres romans, moins épais que celui qu’il avait soumis à ma lecture, à mon jugement. Oui, il écrivait depuis des années. Non, il n’avait jamais cherché à se faire publier. Parce qu’il jugeait cette démarche… puérile… indécente… voire obscène. Et même, il était honteux d’écrire mais il ne pouvait s’en empêcher. Non, il ne craignait pas d’être jugé, voire descendu en flèche. Simplement, il redoutait de tout déballer, d’être impudique. Mais, en même temps, il était curieux de savoir ce tout cela valait. Alors, avec l’âge, il avait voulu tenter le coup. Il avait besoin d’un jugement. Comme ça, pour voir, mais sans rien attendre. Il ne comptait pas sur la littérature pour vivre, dans tous les sens du terme. Comme il ignorait tout des arcanes de l’édition, il avait feuilleté l’annuaire et noté l’adresse la plus proche de chez lui, en l’occurrence la mienne. Le jour où il s’était enfin décidé à porter sa grosse enveloppe jusqu’au bureau de poste, il avait eu honte. En y allant, en en revenant, il avait rasé les murs. Il serait content que son roman prenne l’apparence matérielle d’un vrai livre en tant qu’objet. Une centaine d’exemplaires qu’il aurait peut-être le courage de proposer à des amis, des relations. Il aurait pu tenter l’auto édition… C’était trop facile ! Il désirait connaître ce qu’il appelait les rites initiatiques du monde de l’édition. Il usa d’une métaphore sportive. Son niveau d’écriture était régional mais pas national. Et plutôt premier au village que le second dans Rome. Cet entretien me fit penser aux premières prestations télévisuelles d’un Patrick Modiano. Beaucoup de propos bégayants, confus, elliptiques. Je mis toutes ces maladresses sur le compte de l’émotivité. C’était la première fois qu’il était confronté à une telle situation, qu’il rencontrait un éditeur en chair et en os. Voyant qu’il était de plus en plus mal à l’aise, je lui proposai un viognier, un vin de pays de Vaucluse. Il ne cracha pas dessus ! Et sa parole fut plus claire et mieux articulée. Nous parlâmes longtemps. Vers neuf heures du soir, je dus mettre fin à notre entretien et lui demandai de bien vouloir me laisser ses manuscrits, tous ses manuscrits.

- Tapuscrits, me reprit-il, tapuscrits. Et prenez-en soin, ce sont là mes seuls exemplaires. Comme Pepe Carvalho, j’ai brûlé les brouillons, tous les brouillons. Vous comprenez, je voulais parvenir à un résultat unique et propre. Je ne désire pas laisser de traces, de traces raturées et sales. Que du propre.

La nuit qui s’ensuivit, je me plongeai dans ses autres productions. J’éprouvai le même choc que lors de la première découverte. Mais allais-je prendre le risque financier de publier tout cela ?

Le lendemain matin, en parcourant la presse locale, je lus :

Un conducteur se tue en percutant un camion

Comme le nom de ma commune était mentionné, je fis l’effort de lire l’article. Nouveau choc. Une petite route, la nuit. La pluie, un stop non respecté, un poids lourd qui surgit, un choc frontal, une ceinture non bouclée… Il était mort sur le coup, mon écrivain, mon auteur… Peut-être à cause de trop d’émotion ? Sans doute à cause de ce viognier qu’il avait trop apprécié… Il me restait son œuvre. Qui pourrait la réclamer ? A aucun moment, il n’avait parlé d’une quelconque famille. Apparemment, ni femme ni enfant. Alors, qui pourrait s’enquérir de ses écrits ?… Je pris la précaution de ranger toute sa production dans un tiroir choisi. Et fermé à clé. Très souvent, à la manière d’un gamin découvrant ses premières chapitres de littérature « osée », je relisais son gros roman dont je finis par m’imprégner sans effort jusqu’à le savoir par cœur, comme disent les gosses.

Des mois passèrent. Nul ne paraissait s’inquiéter de ces manuscrits (pardon, tapuscrits !) à l’abandon. J’en étais devenu le seul dépositaire. Et j’étais fort conscient que je possédais là quelques pépites d’encre et de papier. Un matin, je n’y tins plus. Je me mis à réécrire son œuvre avec des moyens plus contemporains et mieux appropriés. Ce recopiage mot à mot, qu’aurait puni quelque hussard noir de la République, me prit plusieurs semaines. Enfin, je vins à bout de mon labeur de faux moine copiste et pilleur. Je changeai le titre et imposai le mien. Je me demande encore si j’éprouvai quelque honte ou quelque fierté quand j’écrivis nom sur la première page…

Ensuite ?

Ensuite, tout alla très vite.

Je le répète : je ne voulais pas que ce roman fût publié par mes soins. C’eût été trop facile. Je voulais savoir ce qu’en pensaient les grandes maisons d’édition de la capitale. J’appréhendais quelque peu : n’allaient-elles pas découvrir que c’était l’œuvre d’un modeste confrère ? Il n’en fut rien. Pensez donc ! Je n’étais qu’un sous-fifre, pas un rival potentiel. D’ailleurs, plusieurs centaines de kilomètres nous séparaient.

Je n’attendis pas très longtemps la réponse, juste le temps de songer à ces nombreux imbéciles qui avaient laissé passer, par exemple, Paul Auster… En effet, la première tentative en direction de la maison la plus prestigieuse fut la bonne ! Donc, réponse relativement rapide, entrevue, contrat. J’eus droit à la couverture blanche, à un premier tirage conséquent. Succès de librairie. Très rapidement, je dépassai les chiffres de Jonathan Littell et de ses Bienveillantes. Articles enthousiastes, dithyrambiques et unanimes aussi bien de la part des lecteurs que des critiques. Je les ai tous lus, découpés et conservés. Ce soir, je les feuillette encore…

A lire comme un roman plein de vie, celle qui fait les immenses chefs-d’œuvreUne langue ! Une langue immédiate et virtuose à la fois… un premier roman porté par un souffle ravageur d’une netteté rare… Une écriture factuelle jusqu’à l’extrême dépouillement de l’action…

Des dizaines de milliers d’exemplaires vendus, des centaines dédicacés. Je fus l’invité de tous les médias. Je parus sur tous les plateaux. Je répondis à moult interviews. Je fus de tous les raouts mondains. Je rencontrai de grands noms du monde littéraire, mi-confères, mi-rivaux. J’eus même droit à quelques poignées de main ministérielles. Des femmes me trouvèrent un charme fou. Bref, je connus la gloire et ses apparats. Et je pris quelques kilos superflus qui soulignèrent un peu grassement ma soudaine réussite.

Jusqu’au jour où…
J’eus droit à la question qui fâche :
- A quand le prochain ?

- J’y travaille, j’y travaille, rassurez-vous ! Mais sachez que j’ai d’autres facette qui me sont chères et que j’aimerais faire découvrir.

Quelques semaines plus tard, paraissait un premier recueil de mes nouvelles. Même concert unanime de louanges.

…a su s’approprier de façon remarquable le format élastique de la nouvelle… de courts récits qui réinventent une tradition aujourd’hui trop négligée… tout l’art de bouleverser en peu de mots… révélation d’un immense nouvelliste…

Là, je battis le record d’Anna Gavalda avec son Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part.

C’est à cette époque que je reçus, lus et relus une première lettre qui détonnait dans la masse de courrier que je recevais quotidiennement.

D’une écriture difficilement lisible, une dame affirmait que je n’étais en rien l’auteur dudit recueil de nouvelles. Elle détenait sur papier - des pages d’un cahier d’écolier - la preuve de ce qu’elle avançait. Elle avait jadis intimement connu le véritable auteur de ces textes courts qui paraissaient aujourd’hui sous mon nom. Bref, elle me traitait d’imposteur ! Et pour conclure, elle me laissait seul avec ma conscience…

Je finis par oublier cette seule note discordante au milieu d’un nouveau concert de louanges et ne m’inquiétai nullement.

Quelques semaines après la publication de mon deuxième recueil de nouvelles, je reçus et lus trois nouvelles lettres du même tonneau que celle reçue et lue naguère (et que j’avais pris soin de brûler). De nouveau, dans des termes quasi similaires, trois femmes affirmaient qu’elles avaient déjà lu quelque part ce qui venait d’être publié sous mon nom. Elles en connaissaient l’authentique auteur. Chacune possédait un exemplaire d’une partie de cette œuvre. Je n’étais qu’un pauvre plagiaire, un pâle imitateur, un piètre contrefacteur, voire un sale voleur ! L’une d’elles se demandait par quel hasard ces écrits d’un défunt étaient tombés entre mes mains… Une autre menaçait de tout révéler grâce aux nouvelles techniques d’information et de communication… Elles étaient donc quatre à connaître la véritable identité de l’auteur des mes écrits. Je vérifiai le cachet de la poste. Ces trois dernières lettres provenaient de régions fort éloignées les unes des autres. Ces femmes se connaissaient-elles ? Quel pouvait être leur point commun ? Pour quelles raisons étaient-elles en possession de certains originaux ? L’une d’elles allait-elle mettre sa menace à exécution ? Allaient-elles entrer en contact et former une sorte de comité ? Je me débarrassai par le feu de ces trois missives compromettantes et me mis à tendre le dos. Certes, il n’avait jamais cherché à faire publier ses œuvres, mais il en avait semé quelques exemplaires. A chacune de ces dames, il avait confié quelques-uns de ses écrits. Pourquoi ? Pour leur plaire ? Pour les séduire ? Sans doute ! Vieille pratique héritée d’un romantisme suranné ! Et mon roman ? Elles n’en faisaient pas mention. C’était déjà ça ! Mais je n’étais guère rassuré. Si jamais…

Il y eut ensuite la parution de mes deux romans policiers. De très bonne facture, selon les critiques spécialisés. D’autres écrivirent que je me dispersais, que je devenais un auteur hétéroclite, que je cédais aux modes passagères, que je semblais m’égarer dans un genre mineur, que je ne confirmais pas, que je m’essoufflais peut-être… Je n’eus cure de ces jugements somme toute minoritaires. Cependant, je crus bon de quitter les feux de la rampe et de me cloîtrer en province où je renonçai au travail d’éditeur. Je me sentais très fatigué. Cette vie d’artiste m’avait épuisé. J’avais besoin d’un peu de repos. Je décidai de me taire et de me terrer.

A ceux qui m’interrogeraient sur mon silence, je répondrais :

- Pour des raisons de santé, j’ai dû cesser de fumer (ce qui n’était pas entièrement faux). Et je me rends compte aujourd’hui que je ne peux malheureusement plus écrire sans tabac. Il faut donc que je trouve une autre addiction moins nocive qui me permettra de reprendre le clavier.

Cette réponse, c’était certain, laisserait pour le moins sceptiques les spécialistes de la chose littéraire.

Mais c’est au cours de cette retraite que naquit et s’étendit par la contrée la rumeur de plus en plus fondée selon laquelle on aurait eu affaire à un gigantesque canular… Réapparurent les noms de Romain Gary et d’Emile Ajar. Pour le moment, on se contentait d’user du mode conditionnel… Puis il se dit que l’anachorète reclus en sa province craignait d’être mis à nu. Quelques articles parus dans la presse spécialisée accréditèrent la thèse de la mystification. Je n’étais pas tout à fait l’auteur de cette œuvre. Certes, certes ! Mais alors, qui ? Il circula des hypothèses plus farfelues les unes que les autres. On susurra le nom de Jacques Attali dont j’aurais été un prête-nom !… En tant qu’ancien éditeur, j’aurais passé un « deal » avec un de mes protégés !… Derrière mon nom, se dissimulait celui d’un grand sportif qui ne tenait pas à passer pour une chochotte !…Ma maison d’édition s’inquiéta, me convoqua, me disculpa… Dès lors, on déclara que je n’avais plus rien à dire, que j’étais confronté au silence aphone de la page blanche ! J’étais devenu impuissant, misanthrope et atrabilaire !

C’est à ce moment-là que débuta une campagne électorale d’une telle importance qu’on m’oublia. Ce qui ne fut pas pour me déplaire. L’Histoire reprenait enfin le dessus sur les historiettes du Landerneau des lettres.

J’entamai donc ce que d’autres, bien plus illustres, connurent : la traversée du désert… Sur le plan financier, j’avais de quoi voir venir. Mes droits d’auteur… De près ou de loin, je ne voulus plus entendre parler de littérature. Or la suite des événements me prouva…

Un matin, je reçus et lus une lettre que je ne manquai pas de remarquer tant le courrier se faisait désormais de plus en plus rare. Une fois encore, cette lettre émanait d’une femme ! Contrairement aux trois autres, celle-ci était fort brève.

Monsieur,

J’ai lu toute « votre » œuvre. Vous n’en êtes pas l’auteur. J’en possède toutes les preuves.

 

Cette missive n’était guère différente des quatre précédentes. Mais la suite…

Je désire vous rencontrer le plus rapidement possible. Ne refusez pas ! Sinon…

J’aurais pu négliger cette lettre comme j’avais négligé les autres. Mais sa brièveté, sa sécheresse m’inquiétèrent. Bien plus que la menace finale cachée derrière un mot et trois points de suspension.

Quelques jours plus tard, je reçus donc cette dame.

Certes, elle était une grande lectrice, mais elle n’était qu’une modeste spécialiste de la chose littéraire. Elle n’achetait pas n’importe quoi et se méfiait par-dessus tout des effets de mode. Et j’en étais un ! Elle avait donc été extrêmement méfiante lors de la sortie de mon premier roman. Jusqu’au jour où on lui fit ce cadeau des plus originaux ! Pour une fois, elle avait partagé l’avis enthousiaste de ses relations ainsi que le jugement des critiques unanimes. Elle en convenait. Ils n’avaient pas eu tort, ils n’avaient pas sacrifié à une mode quelconque et passagère. Ils avaient dit et écrit vrai, pour une fois Ce roman, peut-être unique, méritait d’entrer dans l’histoire littéraire.

- Mais vous n’en êtes nullement l’auteur ! me jeta-t-elle. Et j’en ai ici la preuve matérielle ! ajouta-t-elle en fessant une sorte de sac de voyages qu’elle avait sur les genoux.

Je m’étais attribué cette œuvre. Comment ? Elle n’en avait qu’une très vague idée. Quant au véritable auteur, elle le connaissait bien ! Oh oui ! Elle le connaissait parfaitement ! Et même intimement puisqu’il avait partagé - si on peut dire ! - plus de vingt ans de sa vie ! Mais, un jour - il y avait une dizaine d’années- comme ça, sans prévenir, il avait tout, absolument tout négligé pour se consacrer à cette nouvelle marotte, l’écriture. Et pour se consacrer corps et âme à cette passion puérile il l’avait sacrifiée, elle ! Durant des années, dès qu’il revenait de son travail, il allait vite s’enfermer dans une espèce de cagibi qu’il s’était aménagé dans un recoin du sous-sol. Il y demeurait pendant des journées entières, il avait même fini par y descendre un mieux matelas et y passait ses nuits ! Dès qu’il avait du temps libre - et il en avait ! - il se cachait dans ce placard qu’il fermait à clé ! A clé ! Il n’en sortait que pour monter se mettre les pieds sous la table ! Sans un mot durant le repas vite avalé ! Au cours de ces années de pratique obsessionnelle, il avait négligé toute vie conjugale ! Il n’y avait plus de conversation ! Ils avaient cessé d’avoir toute vie sociale ! Il n’y avait plus eu de projet partagé ! Ni activité commune, ni intérêt pour l’autre ! Qu’une passion égoïste ! Et cette comédie avait duré des années ! Surtout, oui, surtout, il ne lui avait jamais - absolument jamais ! - fait lire ce qu’il écrivait ! Ja-mais ! Alors qu’elle était quelque peu spécialiste. Jamais il n’avait daigné lui faire partager cette passion. Ja-mais ! Et puis un jour, monsieur avait décidé de partir. Parce qu’il lui fallait de l’air. De l’air ! Et parce qu’elle l’entravait ! Alors qu’elle était devenue quantité négligeable ! Alors qu’elle s’occupait de tout dans la maison ! Alors qu’elle n’était plus que la bonne de monsieur !

Si cet homme, aujourd’hui disparu, ne lui avait jamais fait lire quoi que ce soit, comment avait-elle pu deviner qu’il était l’auteur caché de mon œuvre ?

C’est la question que je ne cessais de me poser en tripotant plus que nerveusement mon coupe-papier, celui qui m’avait servi à découvrir Julien Gracq .

- La preuve ? Mais la voici ! me répondit-elle en jetant de sur mon bureau de grosses liasses de photocopies de format A4 arrachées de son sec.

         Je les parcourus et reconnus certains passages.

Après sa disparition accidentelle, elle avait dû expédier les affaires courantes ! Une fois de plus ! Elle avait dû vider le petit appartement qu’il occupait ! Elle avait dû se charger des quelques meubles qu’il laissait ! Elle était tombée sur des liasses de papier serrées dans des chemises de carton multicolores. Malgré sa répugnance, elle avait parcouru ces monceaux de papier. Avec beaucoup de réticence, elle avait lu ces pages. Elle n’avait pu s’empêcher de penser que…

Ce soliloque énervé reprit. Il n’en ressortait que rancœur, aigreur et ressentiment. Toute cette logorrhée de femme négligée finit par m’écœurer. Cependant, je la laissai poursuivre son réquisitoire.

D’une certaine manière, elle me rassura. Elle ne révélerait rien de cette mystification. Elle était simplement venue me dire qu’elle savait tout. Certes, elle avait plus ou moins projeté de me faire chanter. Mais à quoi bon ? A quoi bon de l’argent ? A quoi bon une part des droits d’auteur, par exemple ? Ne lui avait-il pas bousillé l’existence ? Alors, aucune compensation financière ne viendrait la dédommager. Rien, absolument rien, ne pourrait racheter tout ce temps durant lequel elle n’avait été qu’une quantité négligeable.

Alors qu’exigeait-elle ?

Cette œuvre passait pour géniale. Et c’était vrai. Il fallait que les choses demeurent donc en l’état. J’étais l’auteur de ces romans, de ces nouvelles. Il fallait que je le demeure ! Ainsi lui, le défunt, ne connaîtrait jamais, ja-mais, la gloire posthume. Il ne fallait surtout pas que je cède aux rumeurs ! Je devais tenir bon ! C’était là sa seule exigence. Il fallait que je me batte becs et ongles contre toutes ces insinuations, toutes ces attaques que bon nombre de critiques continuaient d’instiller, ne cessaient de porter. Il fallait que j’assume le rôle de véritable auteur de cette œuvre géniale. Il n’était pas envisageable que le défunt sorte de l’anonymat ! Surtout pas ! Sur-tout-pas ! Ne rien révéler ! Ne pas céder ! Tenir bon ! Conserver ce secret ! Et le laisser, lui, dans le plus parfait anonymat ! C’était tout ce qu’il méritait ! Je n’avais pas à m’inquiéter. Du jour au lendemain, d’autres avaient cessé d’écrire, comme moi. Comme Arthur Rimbaud, je n’avais qu’à partir pour les pays chauds et me faire trafiquant.

N’importe quoi !

Cette femme m’avait soûlé. J’étais vidé. Je m’allongeai sur le canapé du bureau. Je dus somnoler. En m’éveillant, j’allumai la radio, France Culture. Dans un état semi-comateux, j’entendis l’essentiel.

line, critique littéraire… qu’on ne présente plus à nos auditeurs… …blique des livres… Déjà, depuis quelques semaines, sur son blog… apporte ce soir les preuves indiscutables d’une incroyable mystification… à savoir que… n’est nullement l’auteur… a profité… Des témoignages irréfutables… des personnes qui ont bien connu le véritable auteur…

J’ai pressé la touche. J’avais compris.

Voici donc venu le moment de l’échéance, me dis-je en caressant ce magnifique coupe-papier qui me permit de trancher les pages des volumes publiés par José Corti, un illustre confrère.

J’ai cru bon de tout révéler.

Ces quelques pages constitueront donc ma seule œuvre.

Mon œuvre unique.
Par Jean-François Dormois - Publié dans : Nouvelles
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Samedi 26 janvier 2008 6 26 /01 /Jan /2008 15:56
HASARD
 

Depuis des jours, depuis des nuits, au-dehors et au-dessus, dans le quartier et dans d’autres, ça insulte et ça hurle, ça balance et ça riposte, ça brûle et ça fume, ça court et ça poursuit, ça se cache et ça cherche, ça se réfugie et ça déloge, ça se protège et ça cogne, ça embrase et ça éteint, ça caillasse et ça riposte, ça nargue et ça grogne, ça s’approche et ça charge, ça vient flairer les groins et ça botte le train, ça insulte les mères et ça traite de racaille, ça pointe un doigt et ça brandit la matraque.

 

Depuis des jours, depuis des nuits, au-dehors et au-dessus, dans le quartier et dans d’autres, ça s’insurge et ça réprime, ça se révolte de manière anarchique et ça réprime de façon méthodique.

 

Depuis des jours, ça informe et ça commente, ça choque et ça explique, ça manipule et ça dément, ça déforme et ça disserte sur ces deux sociétés qui s’affrontent.

 

Voyez-vous, personne ne viendra nous chercher ici. Nos concitoyens ne s’aventurent plus dans ces caves, c’est devenu trop dangereux. Ils craignent de faire une mauvaise rencontre. Nous sommes donc seuls dans ce trou perdu. Rien que vous et moi. Avec personne pour venir nous déranger. Avec personne pour venir vous aider. D’ailleurs, en ce moment, au-dehors et au-dessus, dans les rues, ils ont d’autres soucis, vous en conviendrez. Ils se soucient de vous comme d’une guigne. Là-haut, ils ont bien trop à faire. D’un côté comme de l’autre. Vous entendez tout ce raffut ? Dans ce cas, vous dites ramdam, vous, non ? Si j’ai choisi cette cave, c’est que c’est la seule qui possède encore sa porte métallique avec une serrure encore utilisable. J’ai longuement exploré les lieux. J’ai enfin trouvé le l’endroit qui ferait l’affaire. J’ai pris l’empreinte. J’ai fait faire une clé. Nous sommes donc à l’abri, à l’écart de tous les va-et-vient. Nous sommes entre nous, vous et moi. Personne ne descendra nous importuner. Personne n’entendra le bruit que nous risquons de faire. Surtout vous. Ecoutez… Dehors, ça redouble d’intensité. Toutes ces explosions, vous entendez ? Leur boucan couvrirait certains bruits… comme des cris, par exemple, au cas où… J’ai bien préparé mon coup. Cela m’a demandé des mois. J’ai tout fait discrètement et patiemment. Sans me faire remarquer. J’ai agi dans l’ombre, comme on dit. Selon la formule, j’ai creusé comme une vieille taupe. Alors, bien joué, non ? Je sais, il est difficile de répondre quand on est bâillonné, saucissonné, ficelé sur une chaise. Cette situation inconfortable doit vous rappeler quelque chose. Non ? Mais aujourd’hui, les rôles sont inversés. C’est vous qui êtes sur la chaise. Vous vous demandez qui se dissimule sous cette cagoule… Nous verrons ça un peu plus tard. Vous avez du mal à respirer ? Je comprends. Certains éprouvaient la même gêne quand ils avaient la tête sous l’eau. Ils suffoquaient, on leur permettait de reprendre un peu d’air, et puis, une nouvelle fois, la tête sous l’eau. Et ainsi de suite jusqu’à ce qu’ils parlent. Parfois, on ajoutait de la lessive dans l’eau. Et ça finissait souvent par la corvée de bois. Mais je m’égare ! Avant de poursuivre, parlons du mot hasard. C’est un mot de chez nous, az-zahr. Et ça veut dire dé. Et le jeu de dés, vous avouerez que c’est un jeu de hasard, non ? Oui, c’est vraiment un hasard d’être tombé sur vous, monsieur Ballester. Raymond de son prénom. Vous connaissez le square Pablo-Neruda, n’est-ce pas ? Au cœur de ce qui fut jadis la ceinture rouge. Mais vous ne le fréquentez guère. Tous ces jeunes ! Agités et bruyants, avec leurs ballons et leurs gueulements de macaques ! Et surtout trop colorés, trop bronzés. Et puis des vieux, aussi, des vieux déguisés qui n’arrêtent pas de bavasser, de faire de grands gestes, qui doivent parler de leur bled. Moi, le square, j’y passe presque chaque soir en revenant de la fac. Je m’y arrête un moment pour faire la causette avec mon grand-père et ses copains. Honnêtement, je vous avouerai que je ne saisis pas tout ce qu’ils se racontent, mais ça me dépayse. C’est sûr, ils ne sont pas de votre monde. Or, en mars dernier, j’ai vu soudain le regard de mon grand-père se poser sur un passant. Aussitôt, il a cessé de bavarder pour examiner, dévisager et fixer ce passant. Et j’ai vu son air, comme bouleversé. Je ne l’ai pas interrogé. Il n’a pas voulu m’accompagner pour regagner l’appartement. Il m’a dit qu’il allait faire un petit tour à pied parce qu’il faisait beau. Le soir, avec mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs, au moment du repas, on s’est inquiétés. Il n’était toujours pas rentré. Ce n’était pas dans ses habitudes. On a alors imaginé le pire, un accident ou un malaise. On a donné quelques coups de téléphone. Personne ne l’avait vu. Il est enfin réapparu. Il n’a pas voulu dîner. Il n’a pas donné la moindre explication. Il est allé dans sa chambre. Personne n’a fait de commentaire. Que lui était-il arrivé ?… J’ai abandonné le restant de la famille devant la télé pour aller réviser. Mais je ne parvenais pas à me concentrer sur mes cours. Pourquoi cet air bouleversé ? Pourquoi ce retard, cette quasi fugue ? Les premiers symptômes d’une sale maladie ? Il était déjà une heure de matin. Je suis allé faire un tour à la cuisine pour grignoter un morceau, boire un verre de lait. Sous la porte de la chambre de grand-père, il y avait toujours de la lumière. J’ai frappé. Il m’a répondu d’entrer. Il était allongé sur son lit, encore tout habillé, à fixer le plafond. Je n’ai rien dit. Je me suis assis près de la tête de lit. Au bout d’un long moment, grand-père s’est mis à parler. Il a raconté des choses qu’il n’avait jamais dites, jamais. Oh ! Vous m’écoutez ? Grand-père n’avait que dix-huit ans quand ont commencé ce qu’on a longtemps et pudiquement appelé les événements d’Algérie. A l’époque, il travaillait dans une tonnellerie d’Oran. Avec des Européens. Entre eux, jusque là, l’ambiance avait été plutôt bonne malgré les difficultés que rencontrait l’entreprise. Ils se serraient les coudes. Qu’a fait mon grand-père durant ces huit ans de guerre ? Il a fait ce qu’il a pu, il a survécu. Comme tant d’autres, il ne saisissait pas tout. Il discutait parfois, mais prudemment, avec quelques copains, des gars du MNA de Messali Hadj. Mais ceux-là, un beau jour, ils ont disparu de la circulation. Pendant ces huit années, il a fait ce qu’ont fait beaucoup de ceux que vous appeliez les musulmans, quand vous étiez polis. Pour caricaturer, le jour avec les Français, la nuit avec le FLN… Mais vous connaissez l’histoire, n’est-ce pas ? A cette époque-là, vous deviez avoir une bonne vingtaine d’années ? Vous les avez donc vécus, ces événements. Non ? Alors, vous n’ignorez pas que la fin de la guerre fut dramatique, n’est-ce pas ? Oui, je sais, il vous est difficile de répondre. Je récapitule. Le 19 mars 1962, à midi, le cessez-le-feu est proclamé. Il déchaîne la folie meurtrière de l’OAS. Pour l’Algérie, l’heure de la paix devient celle de l’apocalypse. Souvenez-vous, dans les jours qui suivent, l’OAS lance le mot d’ordre de chasse aux musulmans. Après, ce sera même la tactique de la terre brûlée. Donc, le 26 mars, mon grand-père prend peur et déserte le quartier qu’il partageait encore avec les Européens. Dans la rue, avec deux autres, il est arrêté, pris à parti, malmené par une bande armée d’exaltés. Ses deux compagnons hurlent, se débattent, tentent de sauver leur peau. En vain. Dans la bousculade, Grand-père est tombé, la face contre le trottoir. Il ne voit rien mais entend plusieurs coups de feu. Deux corps lui tombent dessus qui l’empêchent presque de respirer. Il parvient à tourner la tête, juste le temps d’apercevoir le visage d’un grand brun qu’il n’oubliera jamais. Ça va être son tour. Il pourrait supplier. Il sait que c’est inutile. Ils sont fous. Il serre les dents. Au-dessus de lui, on rage alors parce que ce putain de fusil de merde s’est enrayé ! On jure. Alors, on se sert de l’arme inutile comme d’un gourdin, et on frappe et on frappe à coups de crosse dans le dos, sur le crâne. On s’acharne en vociférant. Grand-Père n’en peut plus. Il tente de se protéger. En vain. Il sait que c’est la fin. Il finit par sombrer… Plus tard, il se réveillera, pensera peut-être qu’il a fait comme un mauvais rêve ! Après ? Il ne bouge pas, fait le mort. Il entend encore des hurlements, des coups de feu, des explosions, des bruits de moteur, des cavalcades, un peu comme en ce moment au-dessus de nos têtes. Il attendra un long moment que cette chasse à l’homme s’achève. Il se relèvera, se cachera et s’en tirera. Alors, monsieur Ballester, ce 26 mars 1962 ne vous rappelle rien ? Faites Oui du menton ou Non de la tête. Vous ne répondez pas ? Alors je poursuis. Arrive le 3 juillet de cette même année, l’indépendance est enfin proclamée. C’est la liesse dans tout le pays. Mais pour grand-père, c’est encore une sale époque. Il y a alors pas mal de gens zélés, des planqués qui ont attendu le 19 mars, des ralliés de la dernière heure. Ceux qu’on appellera les marsiens. Ils doivent se refaire une espèce de virginité, une sorte de CV de bon moudjahid car il y a des postes à prendre, des positions à conquérir. Ils font preuve d’enthousiasme et d’empressement, ces futurs affairistes. Commence alors, entre autres choses, la chasse aux derniers messalistes. Grand-père avait eu quelques amitiés de ce côté-la. Il préfère prendre la direction du Maroc tout proche. Puis celle de la France, plus lointaine. Passons sur les détails. Après ? Une vie de manœuvre dans le bâtiment. Un mariage, avec la fille d’un harki qui avait pu réchapper de son abandon par l’armée française et des règlements de compte qui s’ensuivirent. Puis une famille. Une vie de labeur sous-payé, quelques humiliations ici et là. La mort de ma grand-mère. Son installation chez le fils aîné. La fierté aujourd’hui de voir un petit-fils faire des études pour être professeur, pour être mouallim. Ça sent une drôle d’odeur, vous ne trouvez pas ? Les gaz lacrymogènes, sans doute…Comme un certain soir d’octobre 61, par exemple… Et puis, ce 26 mars 2005, cette rencontre. Par le plus grand des hasards ! Cette rencontre qui le bouleverse, qui le renvoie à des années en arrière. Cette rencontre qui le bouleverse parce qu’il reconnaît le grand brun d’Oran, l’homme qui tenait le fusil, l’homme qui avait tué deux de ses compagnons d’infortune et qui avait tenté de le tuer, parce qu’il vous reconnaît, VOUS, monsieur Ballester ! OUI, VOUS MONSIEUR BALLESTER ! Vous êtes troublé, n’est-ce pas ? Pas tant que grand-père car c’est VOUS qui teniez le fusil ce jour-là  ! Et après cette rencontre ? Et après le récit de mon grand - père ? Je me mis en tête de vous retrouver. Je ne sais trop pourquoi. Peut-être pour faire des travaux pratiques… Pour avoir votre vision des faits… Ce ne fut pas trop difficile. De la méthode, de la rigueur et de la patience qui sont quelques-unes des qualités de l’historien que j’aimerais devenir. En même temps que je menais cette enquête, j’ai beaucoup lu sur la guerre d’Algérie dont personne ne parlait à la maison. J’ai lu ce que je n’ai pas vécu. Des ouvrages spécialisés, quelques bons romans, des témoignages. J’ai vu quelques films, mais ils sont rares. Je me suis forgé une certaine opinion sur ces événements qui me tiennent à cœur. Et puis surtout, le goût de la vérité. Il m’a fallu un peu de temps pour vous retrouver, mais j’ai agi méthodiquement, en enquêteur patient. Et quand j’ai eu retrouvé votre trace, il ne fut guère difficile de vous filer, de noter vos petites habitudes et de vous tendre enfin ce piège lamentable dans lequel vous êtes tombé. Vous suez, monsieur Ballester ? J’ignore si mon grand-père a eu le temps de suer ce jour-là… Maintenant, qu’est-ce que je vais faire de vous ? Me venger ? En vous faisant subir ce que vous avez fait subir à d’autres ? Vous faire payer ? Mais payer quoi ? Certes, vous avez raté mon grand-père. Mais peut-être en avez-vous liquidé d’autres ? Des autres musulmans, comme vous disiez alors quand vous utilisiez des mots polis. Ce qui devait être rarement le cas. Je m’interroge encore. Vous savez, les éternelles dissertations sur l’individu pris dans les pièges de l’Histoire. L’individu est-il toujours libre de choisir son camp ? Des citations du genre On n’a jamais été aussi libre que sous l’Occupation. Si j’avais vécu à cette époque, qu’aurais-je fait ? Aujourd’hui encore, je suis incapable de répondre. Je ne connais l’Histoire que par les livres. Je ne suis pas encore tombé dedans, même si ce qui se déroule à l’extérieur mérite qu’on s’y intéresse. Allez, venons-en aux choses sérieuses. J’ai là quelque chose, des photos de l’époque qui vont vous aider à rafraîchir votre vieille mémoire. Je vous préviens, elles ne sont pas belles à voir. Et vous allez me donner votre avis, vous m’entendez ! Oh ! Vous m’entendez ? Lakhra ! Je te parle !…  ! Tu dors ou quoi ?… Psah ! Secoue-toi ! Je voulais juste… Oulah ! Il ne respire plus ! Merde ! Le cœur… Oh ! Réagis ! Merde ! Ce con ! Ce con !

 
19 h
 
A l’instant même, on m’apporte une dépêche.
 

A la cité Gagarine de Rancy, là où les affrontements de ces derniers jours ont été les plus violentes, les forces de l’ordre ont fait une macabre découverte. Alors qu’elles poursuivaient une bande de jeunes qui s’enfuyaient par les caves d’un immeuble, ces mêmes forces de l’ordre ont en effet trouvé le corps sans vie d’un homme de soixante-treize ans. Pour le moment, nous n’en savons pas plus.

 
19 h 17
 

De nouvelles précisions concernant ce que je vous annonçais en ce début de journal. Le vieillard, retrouvé mort dans la cave d’un immeuble HLM de Rancy, était bâillonné et solidement ficelé à une chaise. Selon toute vraisemblance, il s’agirait d’un crime. Nous vous en dirons plus dans notre prochaine édition.

 
20 h
 

Nous en savons maintenant davantage sur la macabre découverte effectuée par les forces de l’ordre en fin d’après-midi dans une cave de HLM de la cité Gagarine de Rancy. La victime, M. Raymond Ballester, un paisible retraité de soixante-treize ans, aurait succombé des suites d’une horrible séance de torture. Un sac, abandonné par le ou les assassins, a été retrouvé sur les lieux du crime. Outre un couteau, un rouleau de cordelette et un rouleau de ruban adhésif, ce sac contiendrait divers documents qui tendraient à privilégier la piste islamiste.

 

On est descendu massivement dans les rues pour protester contre ce crime odieux… On a répondu bruyamment qu’on n’y était pour rien… On a réclamé des sanctions exemplaires contre les tortionnaires… On a crié que c’était une provocation… On a exigé le renvoi de toute cette canaille dans son pays… On a répliqué qu’on était né dans ces cités… On s’est toisé, mesuré, méprisé, injurié, confronté, bousculé, bagarré, lapidé, piétiné… On a fait venir davantage d’hommes en bleu dans leurs véhicules bleus… On a sommé, enfumé, chargé, tapé, matraqué, arrêté, déféré…

 
On a rétabli l’ordre du bon côté de cette société.
Par Jean-François Dormois - Publié dans : Nouvelles
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Samedi 26 janvier 2008 6 26 /01 /Jan /2008 15:47
FREDO LE MECANO
 

Banané ! Je me suis fait bananer ! Comme un bleu. Baisé, j’ai été. Et dans les grandes largeurs ! Couillonné, j’ai été ! Voilà ce que se répète Frédéric Bouteiller, dit Frédo. Ex-mécanicien en maintenance, présentement au chômedu depuis six mois. Et encore vivant, mais pour combien de temps ? Car c’est encore loin, dans les présentes conditions, pour rejoindre Les Berlots, là où il habite, un peu en retrait de la départementale, un peu loin de tout.

 

S’il n’y avait pas eu ce putain de plan social après le rachat de la boîte par des Angliches ! Toujours la même histoire, pas bien originale. C’en est plein les journaux. Une boîte qui tourne. Des bénefs en veux-tu en voilà. Mais bon, l’actionnaire est exigeant. Alors, on revoit les effectifs à la baisse. Et une sacrée baisse ! Plus de deux cents sur le carreau ! Même des cadres ! Faut dire que ça couvait depuis quelques années. Le sous-vêtement masculin, aujourd’hui, ça se fabrique chez les Bridés, moins chers à payer. Et pour revendiquer, là-bas, faut être du genre kamikaze. Dans la taule, quand ils ont enfin su à quelle sauce ils allaient être bouffés, il était trop tard. Surtout que les syndicats, sur ce coup-là, avaient manqué de niaque. Des vrais mous du gland ! En pleine assemblée générale, Frédo s’était engueulé avec son délégué, celui qui se fait mousser à la téloche. Il avait déchiré sa carte, Frédo, lui qui était encarté depuis vingt ans. Frédo, lui, il était pour qu’on interdise tous les licenciements, pour qu’on empêche le matos de se barrer du pays, pour qu’on occupe les lieux, qu’on confisque et qu’on nationalise la boîte ! Ce qu’il s’était fait foutre de sa gueule, Frédo ! T’y es pas, Coco ! qu’on lui avait balancé. T’es plus chez les Cosaques ! On a changé d’époque. J’ai pas honte que tu m’appelles Coco ! J’en suis un, moi ! Pas comme toi, peau de zob, qu’as tourné casaque. Et ça avait dégénéré. Bref, le plan social bien négocié (tu parles !) était tombé. C’était que des boulots à la noix souvent loin d’ici. Alors, comme tant d’autres, Frédo avait accepté la prime que beaucoup avaient prise pour un vrai pactole. N’avaient rien sous le casque ! Serait vite bouffé leur gros lot ! Avec la Manman, ils avaient fait et refait leurs comptes. Il fallait finir de payer le pavillon. En se serrant un peu, on pouvait y arriver. Pour les études, les deux mômes auraient peut-être des bourses. Sinon, ils feraient un apprentissage. La Manman avait ses ménages. On agrandirait le jardin en gagnant sur un bout du pré. On ferait un peu plus de poules et de lapins.

 

Mais comme il trouvait le temps vide et long sans sa taule, Frédo s’était mis à bricoler. Au black. Il ne pouvait pas rester chez lui à ne rien secouer. Dans le hangar au fond du jardin, avec ses doigts d’or, il fourrageait dans toutes les mécaniques automobiles récalcitrantes, celles des copains, puis celles des environs. Il mettait un peu de margarine dans les épinards, ni vu ni connu.

 

C’est en fin d’après-midi frisquet qu’ils étaient arrivés. Un mec, une nana. Le mec ? Un brun sapé super, du genre costaud en costard. Et la nana ? La nana ! Punaise ! Quel bimbo ! Comme dans les magazines pipeule que lit la Manman. Comme à la télé ! Avec des flotteurs ! De quoi sauver tous les naufragés du Titanic ! Mais un peu trop maquillée, comme une voiture volée.

 

- Il paraît que vous vous y connaissez en mécanique ? avait interrogé le mec un peu trop bronzé pour la saison, sans même dire un bonjour.

 
- Un peu, avait répondu Frédo.
 

- On a eu un pépin. Là-bas, un peu plus loin, dans le virage. A la ferme, là-haut, on m’a dit que vous pourriez nous aider. Je paierai, rassurez-vous.

 
- Le mieux, c’est d’aller voir.
 

Frédo avait sorti son vieux 4X4 Lada, celui pour aller faire le bois quand c’est la période. Il avait fait monter le mec et la nana.

 

- Attention, c’est pas propre, avait averti Frédo en déplaçant la tronçonneuse.

 

Il s’était vautré dans le fossé, le Bellâtre. Ici, c’est toujours plein de gravillons. Faut faire gaffe. Et il s’était bouffé la bouchure et le petit chêne qui allait avec.

 

- Le pare-chocs a tout pris. L’aile est bien enfoncée. Le capot a dégusté. Votre roue, le pneu, tout ça c’est foutu. J’ai pas mes outils ici. Et puis, dans ce virage, avec la nuit qui descend, c’est pas le meilleur endroit pour redresser toute cette tôle. Faut qu’on redescende chez moi. Je vais tâcher de vous remorquer.

 

- Pour changer la roue et redresser tout ça, vous en aurez pour longtemps ? C’est que je suis plutôt pressé. On m’attend.

 

- Je vais essayer de faire fissa, mais ça va prendre un moment pour que vous puissiez rouler jusqu’à un vrai garage.

 

L’Encostumé s’était éloigné pour aller téléphoner. Avait soudain paru énervé, le gars. Avait même parlé un peu fort. Mais Frédo était trop occupé à trouver de quoi redresser ce méli-mélo de ferraille. Quand il était ressorti du hangar, le ton semblait avoir monté entre Madame et Monsieur qui roulait beaucoup trop vite, ce crétin !

 

- C’est loin la prochaine ville ?

 
- Une dizaine de bornes.
 

- On voudrait attendre au chaud. Et manger un morceau. Et puis on n’a plus de cigarettes, et ça manque, vous savez. Tenez, vous nous emmenez. Vous revenez. Et quand vous avez terminé, vous venez nous rechercher.

 

D’accord, c’était tordu ce marché. Mais Frédo aurait-il pu le refuser quand le type lui avait plaqué cinq billets de vingt dans la poigne ?

 

Alors, va pour la ville ! Frédo les avait laissés sur le parking de la gare, non loin des restaus et des hôtels. Le Gominé avait aussi donné son numéro de portable pour que Frédo l’appelle quand le rafistolage serait terminé.

 

Quand il était rentré, la Manman et les deux gamins étaient là. Frédo les avait mis au courant. La Manman s’était inquiétée. C’était pas des gens d’ici, ils pourraient aller raconter… Mais non ! Fallait pas qu’elle se fasse de mouron ! C’était juste des rupins tout contents d’être tombés sur un prolo pour les dépatouiller. Et puis, ils regardaient pas au prix. Justement, c’est ça qui l’inquiétait la Manman, tout cet argent.

 

- Tu nous lâches ! avait ronchonné Frédo. Y’a pas de lézard !

 

Il était presque dix heures du soir quand Frédo avait vu la fin d’un bricolage dont il n’était pas très fier. Il avait fait mieux, nettement mieux, lui qui aimait le travail nickel jusqu’à la maniaquerie. Il avait appelé. La BM pouvait rouler mais il ne fallait pas espérer monts et merveilles. Il faudrait…

 

- HEIN ! Que je vous amène la voiture ! Et quoi encore ? Et comment je vais rentrer moi ? Oh ! je commence à en avoir ma claque de vos caprices de richards ! Je suis pas aux ordres. Combien ?… Dix ?… Et vous me ramènerez ? Bon, j’y vais. Et c’est où votre rancard ?… Mais c’est à l’autre bout de la ville ! Quelle idée ! Bon j’arrive. D’ici vingt minutes. Parce que votre tank, j’ai pas confiance.

 

Frédo connaissait l’endroit. C’était dans le quartier de son ancienne boîte. Il n’y avait jamais remis les pieds. Il en avait trop gros sur la patate.

 

Quand il est arrivé, il a d’abord aperçu la nana près d’une grosse Audi. Mais pas son mec à l’horizon. Bizarre. Frédo a ralenti. Pas net ce rendez-vous dans ce quartier paumé. Un vrai décor pour polar. Frédo revit des scènes de films américains. Méfiance, Frédo, méfiance, ça pue l’embrouille. Il a ralenti, s’est approché en faisant un appel de phares. Dans un éclair, il a entrevu trois silhouettes dans l’Audi. Un mec est descendu qui tenait un truc dans la main. Il a vite compris, Frédo. On ne l’attendait pas avec des fleurs. Pauvre pomme ! Tu t’es fourré dans un sacré merdier ! Il a donc mis les pleins phares pour éblouir tout ce beau monde. Vite, il a fait demi-tour dans un crissement de pneus et dans un bruit de ferraille à réveiller les allongés des environs. Il avait dû les surprendre, et il avait l’avantage du terrain. Les coins et les recoins, il connaissait, Frédo. Ainsi que les petites routes et les raccourcis. N’étaient pas près de le rattraper. Seraient vite paumés. Mais dans son dos, on avait vite réagi.

 

C’est ce qu’il vit parfaitement Frédo en zieutant dans le rétro. En même temps qu’il entendit un bruit de vitre brisée et qu’il sentit une piqûre brûlante sous l’omoplate gauche.

 
Mystère autour d’un étrange accident de la route
 
 Hier au soir, aux environs de 22 heures, un tragique accident s’est produit non loin du lieu-dit Les Berlots. M. Frédéric Bouteiller, quarante-six ans, qui circulait à bord d’une BMW est venu percuter de plein fouet le mur d’un hangar bordant la route départementale. Arrivés rapidement sur les lieux, les gendarmes n’ont pu que constater le décès de l’unique passager. Cependant, les enquêteurs ont vite établi que le conducteur avait déjà été mortellement blessé par balle. De plus, le véhicule sinistré était un véhicule volé. Il semblerait aussi que les gendarmes intrigués aient découvert une mallette dans une cache aménagée dans le coffre du véhicule. Cependant, la gendarmerie s’est refusée à tout commentaire concernant le contenu de la mystérieuse mallette, se bornant à déclarer qu’une enquête allait être diligentée afin de faire toute la lumière sur les étranges circonstances de ce curieux accident.
 
Par Jean-François Dormois - Publié dans : Nouvelles
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Samedi 26 janvier 2008 6 26 /01 /Jan /2008 15:33
CHRONO MAÎTRE

« Par exemple, une chose qui m’obsède, c’est que personne ne semble en mesure de comprendre le passage du temps. »

 

Jim HARRISON, Retour en terre

 

     C’est une évidence, une évidence telle qu’elle tourne au truisme. Un coureur à pied ne fait que se battre contre le temps. Quelle que soit sa distance de prédilection, quel que soit son niveau de performance. Toujours faire mieux. Toujours se bagarrer contre le chronomètre. Toujours se battre contre temps. Une lutte incessante digne d’un Sisyphe en culottes courtes. Gagner un dixième, une seconde, une minute. C’est selon qu’il est sprinter, demi-fondeur ou coureur de fond. Mais c’est toujours aller plus vite. Citius, disent les pédants.

 

     Il pleut ce soir-là sur le stade Marcel-Proust. Un temps à ne pas mettre un chien dehors. Mais un coureur de type obsessionnel, si ! Car il ne faut pas prendre la moindre liberté avec un rituel méticuleusement établi depuis des lustres. Il faut suivre le plan d’entraînement à la lettre. Une assiduité de mule bornée, c’est la clé de la réussite. Ne pas sauter une séance. Et ce, par tous les temps. Même quand la pluie d’automne ruisselle sur le front, même quand la neige ou le verglas d’hiver rendent la foulée incertaine et chaotique, même quand les grêlons de printemps criblent les pommettes, même quand le plomb d’été dessèche la carcasse. Il faut s’endurcir. Se dire que les autres, les futurs adversaires, hésiteront, renonceront et resteront ce soir calfeutrés chez eux, bien au chaud. Il pleut. Quel temps ! Il n’y voit… goutte ! Tous les cent mètres, il lui faut essorer ses lunettes. Et la vieille piste, une antique piste en mâchefer, est détrempée. Il lui faut naviguer entre les flaques. Comme s’il préparait le marathon de Venise ! Qu’importe ! Il fera la séance prévue. Soit 5 fois 1 000 mètres entre 2’55’’ et 3’ (à vitesse spécifique, comme on dit). Avec seulement 3’ de récupération (en trottinant). On est mercredi. Dimanche, ce sont les championnats régionaux. Donc, dernière grosse séance. Dimanche, il va participer au 5 000 mètres. Il n’a pas la moindre chance de grimper sur le podium, mais il devrait descendre sous la barre symbolique des 15 minutes. Cet hiver, il a pu avaler des kilomètres et des kilomètres, par tous les temps même quand il y avait plus de vingt centimètres de neige dans les rues. Il a pu s’entraîner sous le hall couvert de l’agriculture, sur une boucle de 120 mètres ! Et ce, pendant une heure trente ! De quoi choper le tournis ! Oui mais, il faut savoir ce que l’on veut ! Quitte à jouer les écureuils aux foulées têtues.

 

     Il se sent en forme, bien en jambes comme disent les cyclistes, ses confrères du goudron. Dimanche, ce sera sa dernière compétition dans la catégorie des seniors. A la prochaine saison, il sera vétéran. Et vétéran, ça sent déjà le vieux. Alors, il faut saisir l’ultime occasion de faire un bon chrono, descendre enfin sous les 15’. Après, il sera trop tard. Le temps passe vite. Il passe et… trépasse. Il doit faire vite. Et tenter de rattraper les années passées, celles gâchées par tant de vilaines blessures (des problèmes récurrents de tendons d’Achille) qui l’obligeaient trop souvent à observer de longues périodes de repos durant lesquelles il voyait le temps s’écouler et couler, sans lui. Mais il était alors éternel. Aujourd’hui, il s’en rend compte, il n’a plus guère le temps. Le temps qui s’écoule et vous coule.

 

     Les quatre premiers 1 000 mètres, il les a parcourus entre 3’ et 3’03’’. Il est un peu déçu. Mais bon, compte tenu des conditions climatiques et de l’état de la piste… Dans le dernier, il va se faire mal, tenter d’aller plus vite et mettre le paquet. Il lui faut rattraper le temps perdu, les saisons gâchées par ces p… de pépins physiques ! Oui, rattraper toutes ces années perdues. Mais là, soudain, alors qu’il récupère un peu en trottinant sur le gazon pelé, soudain, il est pris d’une angoisse indicible. Il court depuis des années. Et durant ces années, il se croyait éternel. Les saisons se sont succédé sans qu’il s’en rende compte. Le temps s’est écoulé si vite, mais il ne s’en souciait guère. Le seul temps qui comptât, comme un temps particulier, artificiel, entre parenthèses, c’était le temps du chronomètre, du chrono… maître ! Tout ce temps ! Qui s’est écoulé si vite…

 
    
 
     Et là, maintenant, il veut encore aller plus vite. Plus vite encore.

 

Par Jean-François Dormois - Publié dans : Nouvelles
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