INEDIT
A l’approche de l’échéance, je me dois de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.
Selon la formule usitée.
Jusqu’à une date très précise, je n’étais qu’un modeste éditeur descendu s’établir en province. Auparavant, j’avais eu la chance très
inattendue de faire un héritage assez conséquent. J’avais donc alors abandonné mon poste d’adjoint au conservateur responsable des bibliothèques de quartier dans une grande ville de la banlieue
parisienne, et j’avais choisi de venir m’installer dans un coin tranquille, à l’écart de tout. J’avais acquis l’occasion inespérée, selon la formule convenue de l’agent immobilier.
Comme des dizaines d’autres, ma petite maison vivotait mais je m’en sortais plutôt bien . En matière éditoriale, je n’ai jamais pris de risques inconsidérés. A la tête des Editions du Val
d’Antan, j’ai toujours fait dans ce qu’on pourrait nommer la littérature régionaliste (voire quelque peu passéiste ! ) C’est un produit qui se vend plutôt bien. Aux gens d’un certain âge
qui éprouvent la nostalgie du bon vieux temps. Aux apprentis écologistes qui retrouvent des racines authentiques. Aux touristes qui veulent emporter un peu du terroir qu’ils ont
sillonné.
J’étais donc un éditeur relativement comblé. Je papotais avec plumes locales. Je paradais dans les fêtes du livre d’alentour. J’animais
certains débats dans les cercles qui se voulaient littéraires Bref, je plastronnais et j’étais départementalement reconnu ! Et donc des manuscrits non sollicités d’affluer. Je dois
l’avouer, je ne lisais que ceux des auteurs déjà publiés par mes soins et qui jouissaient d’une certaine notoriété chez un lectorat convaincu. Je n’aurais jamais pris le risque d’éditer des
inconnus. Je ne faisais donc que parcourir d’un œil distrait leurs productions et leur adressais la lettre convenue.
C’est avec un vif intérêt…
Malheureusement…
Veuillez…
Jusqu’au jour où…
Je reçus par la poste un pavé conséquent. Trois cent soixante-cinq pages tapées… à la machine ! En province, il y avait donc encore
des plumitifs qui ignoraient les avantages techniques du traitement de texte ? Ou qui s’y opposaient farouchement ? Trois cent soixante-cinq pages numérotées… au stylo à bille et
reliés grâce à un gros serre-feuilles en plastique noir ! Bref, un objet très artisanal dont la destination évidente ne pouvait être que le pilon. En le soupesant d’un œil narquois, j’ai
vite jugé que je n’aurais pas de temps à perdre à parcourir un tel brouillon. Cependant, par acquit de conscience, j’ai tout de même lu les premières lignes. Et au bout de lignes, j’ai su avec
cette sorte de certitude qui, lorsqu’elle vous tient, ne vous lâche plus, que ce texte… Je dois l’avouer, je suis tombé dedans. Je n’ai pu m’en arracher et je lui consacrai tout un
week-end sans pouvoir m’extraire de ma couche. Je ne pouvais plus le lâcher. Selon l’expression éculée, je l’ai dévoré. D’une seule traite. Et j’en suis sorti pantois, déconcerté,
stupéfait, bouleversé, tout à fait chaviré. Dans ce métier, on a beau être réaliste et pragmatique, on a beau flirter quelquefois avec un certain cynisme, on n’en demeure pas moins attaché à la
vraie littérature. Et je dus en convenir… Il y avait eu la Bovary, la Recherche, le Voyage… Il y aurait désormais… Il ne pouvait en être autrement ! Je n’étais
pas d’accord avec le titre, mais ce n’était là qu’un infime détail. A son tour, cet inconnu révolutionnait TOUT ! Entre mes mains, il y avait TOUT ! Comment dire ? Comme une
synthèse de ce que divers monstres, qu’ils fussent étrangers ou français, avaient produit jadis et naguère. A son tour cet auteur inconnu, surgi des profondeurs provinciales, méritait d’entrer
dans le panthéon littéraire. Pour moi, cela ne faisait aucun doute, aucun. Ce roman ferait l’effet d’une véritable bombe. Il ne pouvait en être autrement. Mais peut-être que je me laissais
emporter…
Cependant, allais-je prendre le risque financier de publier cet inconnu ? Par ailleurs, ce roman ne répondait pas au profil éditorial
de ma maison. Pourquoi me l’avoir adressé ? Certes, son auteur était une sorte de voisin puisque résidant à l’autre bout du département. Peut-être avait-il choisi d’envoyer son manuscrit à
la maison d’édition la plus proche, et ce, par pure ignorance des pratiques éditoriales. C’était une hypothèse. Peut-être avait-il déjà proposé son roman à de grandes maisons parisiennes ?
Et, après des mois d’attente, il avait fini par recevoir la réponse convenue. Alors, échaudé comme tant d’autres sans relations, il s’était rabattu sur des éditeurs moins prestigieux… Je voulus
en avoir le cœur net. Cette fois, je me fendis d’un courrier plus personnalisé. J’invitai cet auteur inconnu à nous rencontrer le plus tôt possible. Je le priai aussi d’apporter avec lui ses
autres productions s’il en avait sous le coude.
Quelques jours plus tard, nous faisions connaissance.
D’emblée, je fus frappé par sa ressemblance avec Serge Reggiani. Oui, il était venu avec ses œuvres complètes. Un gros paquet. Des poèmes,
nombreux. Des nouvelles, en quantité. Deux autres romans, moins épais que celui qu’il avait soumis à ma lecture, à mon jugement. Oui, il écrivait depuis des années. Non, il n’avait jamais
cherché à se faire publier. Parce qu’il jugeait cette démarche… puérile… indécente… voire obscène. Et même, il était honteux d’écrire mais il ne pouvait s’en empêcher. Non, il ne craignait pas
d’être jugé, voire descendu en flèche. Simplement, il redoutait de tout déballer, d’être impudique. Mais, en même temps, il était curieux de savoir ce tout cela valait. Alors, avec
l’âge, il avait voulu tenter le coup. Il avait besoin d’un jugement. Comme ça, pour voir, mais sans rien attendre. Il ne comptait pas sur la littérature pour vivre, dans tous les sens du terme.
Comme il ignorait tout des arcanes de l’édition, il avait feuilleté l’annuaire et noté l’adresse la plus proche de chez lui, en l’occurrence la mienne. Le jour où il s’était enfin décidé à
porter sa grosse enveloppe jusqu’au bureau de poste, il avait eu honte. En y allant, en en revenant, il avait rasé les murs. Il serait content que son roman prenne l’apparence matérielle d’un
vrai livre en tant qu’objet. Une centaine d’exemplaires qu’il aurait peut-être le courage de proposer à des amis, des relations. Il aurait pu tenter l’auto édition… C’était trop facile !
Il désirait connaître ce qu’il appelait les rites initiatiques du monde de l’édition. Il usa d’une métaphore sportive. Son niveau d’écriture était régional mais pas national. Et plutôt
premier au village que le second dans Rome. Cet entretien me fit penser aux premières prestations télévisuelles d’un Patrick Modiano. Beaucoup de propos bégayants, confus, elliptiques.
Je mis toutes ces maladresses sur le compte de l’émotivité. C’était la première fois qu’il était confronté à une telle situation, qu’il rencontrait un éditeur en chair et en os. Voyant qu’il
était de plus en plus mal à l’aise, je lui proposai un viognier, un vin de pays de Vaucluse. Il ne cracha pas dessus ! Et sa parole fut plus claire et mieux articulée. Nous parlâmes
longtemps. Vers neuf heures du soir, je dus mettre fin à notre entretien et lui demandai de bien vouloir me laisser ses manuscrits, tous ses manuscrits.
- Tapuscrits, me reprit-il, tapuscrits. Et prenez-en soin, ce sont là mes seuls exemplaires. Comme Pepe Carvalho, j’ai brûlé les
brouillons, tous les brouillons. Vous comprenez, je voulais parvenir à un résultat unique et propre. Je ne désire pas laisser de traces, de traces raturées et sales. Que du propre.
La nuit qui s’ensuivit, je me plongeai dans ses autres productions. J’éprouvai le même choc que lors de la première découverte. Mais
allais-je prendre le risque financier de publier tout cela ?
Le lendemain matin, en parcourant la presse locale, je lus :
Un conducteur se tue en percutant un camion
Comme le nom de ma commune était mentionné, je fis l’effort de lire l’article. Nouveau choc. Une petite route, la nuit. La pluie, un stop
non respecté, un poids lourd qui surgit, un choc frontal, une ceinture non bouclée… Il était mort sur le coup, mon écrivain, mon auteur… Peut-être à cause de trop
d’émotion ? Sans doute à cause de ce viognier qu’il avait trop apprécié… Il me restait son œuvre. Qui pourrait la réclamer ? A aucun moment, il n’avait parlé d’une quelconque
famille. Apparemment, ni femme ni enfant. Alors, qui pourrait s’enquérir de ses écrits ?… Je pris la précaution de ranger toute sa production dans un tiroir choisi. Et
fermé à clé. Très souvent, à la manière d’un gamin découvrant ses premières chapitres de littérature « osée », je relisais son gros roman dont je finis par m’imprégner sans
effort jusqu’à le savoir par cœur, comme disent les gosses.
Des mois passèrent. Nul ne paraissait s’inquiéter de ces manuscrits (pardon, tapuscrits !) à l’abandon. J’en étais devenu le seul
dépositaire. Et j’étais fort conscient que je possédais là quelques pépites d’encre et de papier. Un matin, je n’y tins plus. Je me mis à réécrire son œuvre avec des moyens plus contemporains et mieux appropriés. Ce recopiage mot à mot, qu’aurait puni quelque hussard noir de la République, me prit plusieurs
semaines. Enfin, je vins à bout de mon labeur de faux moine copiste et pilleur. Je changeai le titre et imposai le mien. Je me demande encore si j’éprouvai quelque honte ou quelque fierté quand
j’écrivis nom sur la première page…
Ensuite ?
Ensuite, tout alla très vite.
Je le répète : je ne voulais pas que ce roman fût publié par mes soins. C’eût été trop facile. Je voulais savoir ce qu’en pensaient
les grandes maisons d’édition de la capitale. J’appréhendais quelque peu : n’allaient-elles pas découvrir que c’était l’œuvre d’un modeste confrère ? Il n’en fut rien. Pensez
donc ! Je n’étais qu’un sous-fifre, pas un rival potentiel. D’ailleurs, plusieurs centaines de kilomètres nous séparaient.
Je n’attendis pas très longtemps la réponse, juste le temps de songer à ces nombreux imbéciles qui avaient laissé passer, par exemple, Paul
Auster… En effet, la première tentative en direction de la maison la plus prestigieuse fut la bonne ! Donc, réponse relativement rapide, entrevue, contrat. J’eus droit à la couverture
blanche, à un premier tirage conséquent. Succès de librairie. Très rapidement, je dépassai les chiffres de Jonathan Littell et de ses Bienveillantes. Articles enthousiastes,
dithyrambiques et unanimes aussi bien de la part des lecteurs que des critiques. Je les ai tous lus, découpés et conservés. Ce soir, je les feuillette encore…
A lire comme un roman plein de vie, celle qui fait les immenses chefs-d’œuvre… Une langue ! Une langue immédiate
et virtuose à la fois… un premier roman porté par un souffle ravageur d’une netteté rare… Une écriture factuelle jusqu’à l’extrême dépouillement de l’action…
Des dizaines de milliers d’exemplaires vendus, des centaines dédicacés. Je fus l’invité de tous les médias. Je parus sur tous les plateaux.
Je répondis à moult interviews. Je fus de tous les raouts mondains. Je rencontrai de grands noms du monde littéraire, mi-confères, mi-rivaux. J’eus même droit à quelques poignées de main
ministérielles. Des femmes me trouvèrent un charme fou. Bref, je connus la gloire et ses apparats. Et je pris quelques kilos superflus qui soulignèrent un peu grassement ma soudaine
réussite.
Jusqu’au jour où…
J’eus droit à la question qui fâche :
- A quand le prochain ?
- J’y travaille, j’y travaille, rassurez-vous ! Mais sachez que j’ai d’autres facette qui me sont chères et que j’aimerais faire
découvrir.
Quelques semaines plus tard, paraissait un premier recueil de mes nouvelles. Même concert unanime de louanges.
…a su s’approprier de façon remarquable le format élastique de la nouvelle… de courts récits qui réinventent une tradition aujourd’hui
trop négligée… tout l’art de bouleverser en peu de mots… révélation d’un immense nouvelliste…
Là, je battis le record d’Anna Gavalda avec son Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part.
C’est à cette époque que je reçus, lus et relus une première lettre qui détonnait dans la masse de courrier que je recevais
quotidiennement.
D’une écriture difficilement lisible, une dame affirmait que je n’étais en rien l’auteur dudit recueil de nouvelles. Elle détenait sur
papier - des pages d’un cahier d’écolier - la preuve de ce qu’elle avançait. Elle avait jadis intimement connu le véritable auteur de ces textes courts qui paraissaient aujourd’hui sous mon
nom. Bref, elle me traitait d’imposteur ! Et pour conclure, elle me laissait seul avec ma conscience…
Je finis par oublier cette seule note discordante au milieu d’un nouveau concert de louanges et ne m’inquiétai nullement.
Quelques semaines après la publication de mon deuxième recueil de nouvelles, je reçus et lus trois nouvelles lettres du même
tonneau que celle reçue et lue naguère (et que j’avais pris soin de brûler). De nouveau, dans des termes quasi similaires, trois femmes affirmaient qu’elles avaient déjà lu quelque part ce qui
venait d’être publié sous mon nom. Elles en connaissaient l’authentique auteur. Chacune possédait un exemplaire d’une partie de cette œuvre. Je n’étais qu’un pauvre plagiaire, un pâle
imitateur, un piètre contrefacteur, voire un sale voleur ! L’une d’elles se demandait par quel hasard ces écrits d’un défunt étaient tombés entre mes mains… Une autre menaçait de tout
révéler grâce aux nouvelles techniques d’information et de communication… Elles étaient donc quatre à connaître la véritable identité de l’auteur des mes écrits. Je vérifiai le cachet
de la poste. Ces trois dernières lettres provenaient de régions fort éloignées les unes des autres. Ces femmes se connaissaient-elles ? Quel pouvait être leur point commun ? Pour
quelles raisons étaient-elles en possession de certains originaux ? L’une d’elles allait-elle mettre sa menace à exécution ? Allaient-elles entrer en contact et former une sorte de
comité ? Je me débarrassai par le feu de ces trois missives compromettantes et me mis à tendre le dos. Certes, il n’avait jamais cherché à faire publier ses œuvres, mais il en avait semé
quelques exemplaires. A chacune de ces dames, il avait confié quelques-uns de ses écrits. Pourquoi ? Pour leur plaire ? Pour les séduire ? Sans doute ! Vieille pratique
héritée d’un romantisme suranné ! Et mon roman ? Elles n’en faisaient pas mention. C’était déjà ça ! Mais je n’étais guère rassuré. Si jamais…
Il y eut ensuite la parution de mes deux romans policiers. De très bonne facture, selon les critiques spécialisés. D’autres
écrivirent que je me dispersais, que je devenais un auteur hétéroclite, que je cédais aux modes passagères, que je semblais m’égarer dans un genre mineur, que je ne confirmais pas, que je
m’essoufflais peut-être… Je n’eus cure de ces jugements somme toute minoritaires. Cependant, je crus bon de quitter les feux de la rampe et de me cloîtrer en province où je renonçai au
travail d’éditeur. Je me sentais très fatigué. Cette vie d’artiste m’avait épuisé. J’avais besoin d’un peu de repos. Je décidai de me taire et de me terrer.
A ceux qui m’interrogeraient sur mon silence, je répondrais :
- Pour des raisons de santé, j’ai dû cesser de fumer (ce qui n’était pas entièrement faux). Et je me rends compte aujourd’hui que je ne
peux malheureusement plus écrire sans tabac. Il faut donc que je trouve une autre addiction moins nocive qui me permettra de reprendre le clavier.
Cette réponse, c’était certain, laisserait pour le moins sceptiques les spécialistes de la chose littéraire.
Mais c’est au cours de cette retraite que naquit et s’étendit par la contrée la rumeur de plus en plus fondée selon
laquelle on aurait eu affaire à un gigantesque canular… Réapparurent les noms de Romain Gary et d’Emile Ajar. Pour le moment, on se contentait d’user du mode conditionnel… Puis il se dit que
l’anachorète reclus en sa province craignait d’être mis à nu. Quelques articles parus dans la presse spécialisée accréditèrent la thèse de la mystification. Je n’étais pas tout à fait l’auteur
de cette œuvre. Certes, certes ! Mais alors, qui ? Il circula des hypothèses plus farfelues les unes que les autres. On susurra le nom de Jacques Attali dont j’aurais été un
prête-nom !… En tant qu’ancien éditeur, j’aurais passé un « deal » avec un de mes protégés !… Derrière mon nom, se dissimulait celui d’un grand sportif qui ne tenait pas à
passer pour une chochotte !…Ma maison d’édition s’inquiéta, me convoqua, me disculpa… Dès lors, on déclara que je n’avais plus rien à dire, que j’étais confronté au silence aphone de la
page blanche ! J’étais devenu impuissant, misanthrope et atrabilaire !
C’est à ce moment-là que débuta une campagne électorale d’une telle importance qu’on m’oublia. Ce qui ne fut pas pour me déplaire.
L’Histoire reprenait enfin le dessus sur les historiettes du Landerneau des lettres.
J’entamai donc ce que d’autres, bien plus illustres, connurent : la traversée du désert… Sur le plan financier, j’avais de quoi voir
venir. Mes droits d’auteur… De près ou de loin, je ne voulus plus entendre parler de littérature. Or la suite des événements me prouva…
Un matin, je reçus et lus une lettre que je ne manquai pas de remarquer tant le courrier se faisait désormais de plus en plus rare. Une
fois encore, cette lettre émanait d’une femme ! Contrairement aux trois autres, celle-ci était fort brève.
Monsieur,
J’ai lu toute « votre » œuvre. Vous n’en êtes pas l’auteur. J’en possède toutes les preuves.
Cette missive n’était guère différente des quatre précédentes. Mais la suite…
Je désire vous rencontrer le plus rapidement possible. Ne refusez pas ! Sinon…
J’aurais pu négliger cette lettre comme j’avais négligé les autres. Mais sa brièveté, sa sécheresse m’inquiétèrent. Bien plus que la menace
finale cachée derrière un mot et trois points de suspension.
Quelques jours plus tard, je reçus donc cette dame.
Certes, elle était une grande lectrice, mais elle n’était qu’une modeste spécialiste de la chose littéraire. Elle n’achetait pas n’importe
quoi et se méfiait par-dessus tout des effets de mode. Et j’en étais un ! Elle avait donc été extrêmement méfiante lors de la sortie de mon premier roman. Jusqu’au jour où on lui
fit ce cadeau des plus originaux ! Pour une fois, elle avait partagé l’avis enthousiaste de ses relations ainsi que le jugement des critiques unanimes. Elle en convenait. Ils n’avaient pas
eu tort, ils n’avaient pas sacrifié à une mode quelconque et passagère. Ils avaient dit et écrit vrai, pour une fois Ce roman, peut-être unique, méritait d’entrer dans l’histoire
littéraire.
- Mais vous n’en êtes nullement l’auteur ! me jeta-t-elle. Et j’en ai ici la preuve matérielle ! ajouta-t-elle en fessant une
sorte de sac de voyages qu’elle avait sur les genoux.
Je m’étais attribué cette œuvre. Comment ? Elle n’en avait qu’une très vague idée. Quant au véritable auteur, elle le connaissait
bien ! Oh oui ! Elle le connaissait parfaitement ! Et même intimement puisqu’il avait partagé - si on peut dire ! - plus de vingt ans de sa vie ! Mais, un jour - il y
avait une dizaine d’années- comme ça, sans prévenir, il avait tout, absolument tout négligé pour se consacrer à cette nouvelle marotte, l’écriture. Et pour se consacrer corps et âme à cette
passion puérile il l’avait sacrifiée, elle ! Durant des années, dès qu’il revenait de son travail, il allait vite s’enfermer dans une espèce de cagibi qu’il s’était aménagé dans un recoin
du sous-sol. Il y demeurait pendant des journées entières, il avait même fini par y descendre un mieux matelas et y passait ses nuits ! Dès qu’il avait du temps libre - et il en
avait ! - il se cachait dans ce placard qu’il fermait à clé ! A clé ! Il n’en sortait que pour monter se mettre les pieds sous la table ! Sans un mot durant le repas vite
avalé ! Au cours de ces années de pratique obsessionnelle, il avait négligé toute vie conjugale ! Il n’y avait plus de conversation ! Ils avaient cessé d’avoir toute vie
sociale ! Il n’y avait plus eu de projet partagé ! Ni activité commune, ni intérêt pour l’autre ! Qu’une passion égoïste ! Et cette comédie avait duré des années !
Surtout, oui, surtout, il ne lui avait jamais - absolument jamais ! - fait lire ce qu’il écrivait ! Ja-mais ! Alors qu’elle était quelque peu spécialiste. Jamais il n’avait
daigné lui faire partager cette passion. Ja-mais ! Et puis un jour, monsieur avait décidé de partir. Parce qu’il lui fallait de l’air. De l’air ! Et parce qu’elle l’entravait !
Alors qu’elle était devenue quantité négligeable ! Alors qu’elle s’occupait de tout dans la maison ! Alors qu’elle n’était plus que la bonne de monsieur !
Si cet homme, aujourd’hui disparu, ne lui avait jamais fait lire quoi que ce soit, comment avait-elle pu deviner qu’il était l’auteur caché
de mon œuvre ?
C’est la question que je ne cessais de me poser en tripotant plus que nerveusement mon coupe-papier, celui qui m’avait servi à découvrir
Julien Gracq .
- La preuve ? Mais la voici ! me répondit-elle en jetant de sur mon bureau de grosses liasses de photocopies de format A4
arrachées de son sec.
Je les parcourus et reconnus certains passages.
Après sa disparition accidentelle, elle avait dû expédier les affaires courantes ! Une fois de plus ! Elle avait dû vider le
petit appartement qu’il occupait ! Elle avait dû se charger des quelques meubles qu’il laissait ! Elle était tombée sur des liasses de papier serrées dans des chemises de carton
multicolores. Malgré sa répugnance, elle avait parcouru ces monceaux de papier. Avec beaucoup de réticence, elle avait lu ces pages. Elle n’avait pu s’empêcher de penser que…
Ce soliloque énervé reprit. Il n’en ressortait que rancœur, aigreur et ressentiment. Toute cette logorrhée de femme négligée finit par
m’écœurer. Cependant, je la laissai poursuivre son réquisitoire.
D’une certaine manière, elle me rassura. Elle ne révélerait rien de cette mystification. Elle était simplement venue me dire qu’elle savait
tout. Certes, elle avait plus ou moins projeté de me faire chanter. Mais à quoi bon ? A quoi bon de l’argent ? A quoi bon une part des droits d’auteur, par exemple ? Ne lui
avait-il pas bousillé l’existence ? Alors, aucune compensation financière ne viendrait la dédommager. Rien, absolument rien, ne pourrait racheter tout ce temps durant lequel elle n’avait
été qu’une quantité négligeable.
Alors qu’exigeait-elle ?
Cette œuvre passait pour géniale. Et c’était vrai. Il fallait que les choses demeurent donc en l’état. J’étais l’auteur de ces romans, de
ces nouvelles. Il fallait que je le demeure ! Ainsi lui, le défunt, ne connaîtrait jamais, ja-mais, la gloire posthume. Il ne fallait surtout pas que je cède aux rumeurs ! Je devais
tenir bon ! C’était là sa seule exigence. Il fallait que je me batte becs et ongles contre toutes ces insinuations, toutes ces attaques que bon nombre de critiques continuaient
d’instiller, ne cessaient de porter. Il fallait que j’assume le rôle de véritable auteur de cette œuvre géniale. Il n’était pas envisageable que le défunt sorte de l’anonymat ! Surtout
pas ! Sur-tout-pas ! Ne rien révéler ! Ne pas céder ! Tenir bon ! Conserver ce secret ! Et le laisser, lui, dans le plus parfait anonymat ! C’était tout ce
qu’il méritait ! Je n’avais pas à m’inquiéter. Du jour au lendemain, d’autres avaient cessé d’écrire, comme moi. Comme Arthur Rimbaud, je n’avais qu’à partir pour les pays chauds et me
faire trafiquant.
N’importe quoi !
Cette femme m’avait soûlé. J’étais vidé. Je m’allongeai sur le canapé du bureau. Je dus somnoler. En m’éveillant, j’allumai la radio,
France Culture. Dans un état semi-comateux, j’entendis l’essentiel.
…line, critique littéraire… qu’on ne présente plus à nos auditeurs… …blique des livres… Déjà, depuis quelques semaines, sur son blog…
apporte ce soir les preuves indiscutables d’une incroyable mystification… à savoir que… n’est nullement l’auteur… a profité… Des témoignages irréfutables… des personnes qui ont bien connu le
véritable auteur…
J’ai pressé la touche. J’avais compris.
Voici donc venu le moment de l’échéance, me dis-je en caressant ce magnifique coupe-papier qui me permit de trancher les pages des volumes
publiés par José Corti, un illustre confrère.
J’ai cru bon de tout révéler.
Ces quelques pages constitueront donc ma seule œuvre.
Mon œuvre unique.